Avoir raison contre tous ?

Avoir raison contre tous ?

Un éditeur mécontent de la critique faite à l'une de ses productions (lire ici  Djebel) oppose à mon jugement les ventes déjà effectuées, les lecteurs fabuleusement heureux, les chroniques chaleureuses sur certains blogs ainsi que les éloges de journalistes, dont il me conseille d'ailleurs la lecture d'urgence. « Tous se seraient donc trompés ? » me demande-t-il et, sinon, « Pourquoi tant de haine ? ».

Cette logique comptable m'est très souvent servie à défaut de véritables arguments sur le fond des livres contestés. Si 1 000 ou 100 000 lecteurs (selon la notoriété de l'auteur) l'ont aimé comment pouvez-vous dire que c'est de la merde ? Parce que c'en est, tout simplement et que je ne peux pas grand-chose au fait qu'un grand nombre de mes concitoyens apprécie d'en manger en se léchant les babines et en se frottant le ventre de contentement. Regardez semaine après semaine les titres des meilleures ventes...

Curieusement, et malgré les promesses que font certains, jamais on ne discute – sur le fond – des reproches que je fais au livre. Mal écrit, stéréotypé, cousu du fil blanc, déjà lu mille fois, pas documenté ? « Mais le public l'a adoré ! Vous êtes donc un menteur, un aigri... ou un jaloux ! »

Je prends souvent plus de temps et de signes que d'ordinaire pour expliquer pourquoi j'ai détesté un roman, car j'essaie au mieux de respecter le visiteur du Vent sombre. Il faut, en effet, être solide dans son argumentation pour affirmer vent debout que tel auteur ou tel bouquin – porté aux nues par un journalisme ou des blogueurs suiveurs qui se ressemblent tous – est profondément mauvais. C'est bien pour cela que peu l'ose, il est tellement plus facile et gratifiant de dire du bien.

J'ai le souci de ne pas faire partie de la “ grande famille du polar ” qui se tape régulièrement sur le ventre lors de salons et autres pince-fesses destinés au rapprochement entre les peuples (éditeurs, auteurs, journalistes, blogueurs, collectionneurs d'autographes, etc.). Je ne dépends pas de ce milieu pour ma survie, je n'organise pas de repas avec des auteurs, je ne suis pas le relais marketing des maisons d'édition sur le web (avec concours pour gagner un exemplaire de tel ou tel livre) et je n'ai pas besoin de faire de la lèche pour obtenir une entrevue avec un écrivain qui ne m'intéresse pas au-delà de ce qu'il écrit.

C'est vrai que, du coup, Le vent sombre est plutôt austère, proposant simplement des chroniques qui peuvent ne pas être forcément sympathiques pour les romans, les romanciers et les éditeurs. C'est le jeu, c'est mon luxe, et je crois que c'est pour cela que nous continuons de nous fréquenter, vous et moi, non ?

Illustration : Philippe Nahon dans le film de Gaspar Noé Seul contre tous