Avril et le monde truqué

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Franck Ekinci & Christian Desmares

Avril et le monde truqué

Animation – France (2015)

À la veille de la guerre entre la France et la Prusse, Napoléon III se rend auprès d'un scientifique à qui il a demandé de fabriquer un sérum d'invulnérabilité pour ses soldats. Non seulement les résultats ne sont pas au rendez-vous – le fameux sérum n'a fait que donner intelligence, conscience et parole aux deux varans cobayes –, mais l'Empereur décède dans l'explosion du laboratoire, changeant le cours de l'Histoire.

Avril et le monde truqué se présente comme une uchronie dans laquelle Napoléon IV se réconcilie bien vite avec les Prussiens. Pas de guerre de 70, pas de Commune de Paris, donc pas d'horrible Sacré-Cœur pour expier l'offense faite à Dieu par la fille aînée de l'Église (à la place, une gigantesque et mégalomaniaque statue de l'un des Bonaparte, le pied sur le globe comme un vulgaire Zlatan), et un État hégémonique franco-allemand couvrant le continent européen, bientôt opposé pour le partage des ressources énergétiques à l'empire américain.

Celles-ci sont tout à fait surprenantes, puisqu'il s'agit tout simplement des dernières forêts susceptibles de délivrer du charbon de bois. Peu de temps après les événements narrés dans l'introduction, les meilleurs scientifiques ont commencé à disparaître, bloquant le progrès au stade de la machine à vapeur. Cinquante ans plus tard, les réserves sont épuisées, les forêts rayées de la carte, la Terre recouverte d'une épaisse cape de suie.

Avril et le monde truqué est donc aussi une uchronie steampunk. Inspiré de l'œuvre de Jacques Tardi – qui assure la direction artistique du film – son character design n'est guère surprenant (Avril Franklin est une petite cousine d'Adèle Blanc-sec). Le travail sur la ville et les machines est par contre intéressant et convaincant. D'autant que l'animation est, techniquement, proche de la perfection, avec des effets spéciaux mesurés et peu ou pas de recours à la 3D. Ceci permet d'éviter les mouvements de caméra style montagnes russes que l'on pouvait trouver dans Steamboy (スチームボーイ - Suchīmubōi - 2004), le film d'Ôtomo Katsuhiro auquel on pense obligatoirement ici.

Les emprunts y sont assez nombreux. La boule à neige donnée à Avril par ses parents juste avant leur disparition joue le même rôle que la sphère d'énergie confiée au jeune Ray Steam. Les deux héros sont deux surdoués, ultimes rejetons d'une longue lignée de savants dont trois générations sont également mises en scène et le couple chien-chat formé par Avril et Julius avait son pendant avec Ray et Scarlett dans Steamboy. Ce dernier cependant proposait au spectateur une véritable réflexion, alors qu'Avril semble se contenter d'enchainer les courses-poursuites.

Le jeune Ray Steam se trouve durant tout le film face à un dilemme, autant moral qu'affectif, concernant la place et le rôle de la science dans le progrès humain. Son grand-père, Lloyd Steam, est persuadé qu'elle devrait relever d'une élite et ne servir que pour le bonheur, parfois futile, de tous les autres. Son père, Edward, pense au contraire qu'elle est un bien commun, y compris dans ses détournements et ses excès. L'ingénieur Robert Stephenson semble proposer une alternative plutôt neutre et raisonnable.

Le jeune héros oscille entre ces positions, les évalue, se trompe, tente de corriger ses erreurs. Toute cette richesse du personnage n'existe pas chez Avril Franklin, une fois pour toutes du côté des bons, sans états d'âme autres qu'amoureux.

Dans Avril et le monde truqué, la préoccupation concernant le rôle de la science est surtout conclusive, voire escamotée. Du coup, la volonté de puissance des savants, qui était le nerf du film d'Ôtomo et précédait de loin celle des politiques (et même celle du capital qui prenait le train en marche) – avec la guerre comme corollaire – est classiquement renvoyée ici sur le pouvoir impérial – dont l'omniprésente police à chapeau melon et képi traque le moindre chercheur pour le mettre au service de l'appareil militaire – et, dans le final, sur l'étrange couple coupable des disparitions. La majeure partie du métrage est, du coup, occupée par les cavalcades des Franklin pour échapper à Gaspâr Pizoni, le flic en chef, et cette belle machinerie tourne très souvent à vide. Ce n'est pas la contradiction scénaristique des dernières minutes qui arrangera cette impression [1].

Outre les indéniables qualités techniques, la critique a surtout retenu l'hommage (le pillage ?) à Miyazaki Hayao dans l'histoire de cette jeune fille de caractère (et de son chat parlant) destinée à sauver l'humanité. Si certaines scènes semblent effectivement directement sorties du studio Ghibli, Avril et le monde truqué est loin de la profondeur de sens de la moindre de ses productions. Le film a obtenu le Cristal du meilleur long métrage à Annecy en 2015.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/10/2016



Notes :

[1] Le couple a kidnappé les scientifiques – sans doute pour les empêcher de nuire –, mais il les font finalement travailler dans le but de remédier aux dégâts causés à l'environnement par... l'enlèvement de ces mêmes scientifiques qui a interdit le progrès.

Titre original : Avril et le monde truqué

Studio : Studiocanal, Je suis bien content
Réalisation : Franck Ekinci et Christian Desmares

Scénario : Franck Ekinci, Christian Desmares et Jacques Tardi

Avec les voix de : Marion Cotillard (Avril) - Jean Rochefort (Propser) – Philippe Katherine (le chat Darwin)

Durée : 103 min, couleurs