Anomalisa

A
Charlie Kaufman & Duke Johnson

Anomalisa

Animation – États-Unis (2016)

Un soir, un homme qui estime avoir totalement raté sa vie dans un monde devenu médiocre à ses yeux rencontre une femme qui lui laisse entrevoir un possible bonheur.

Anomalisa met en scène Michael Stone, un auteur et conférencier reconnu, allant de ville en ville (ou d'entreprise en entreprise) pour prêcher la bonne parole, celle d'une relation client efficace et satisfaisante. Quinquagénaire maussade et en surpoids, il est lui-même en pleine crise existentielle.

Le monde qui l'entoure est composé de gens neutres et semblables, débitant tous d'une même voix des propos impersonnels et sans aucun intérêt (proches de ceux qu'il professe) [1], auxquels il oppose son exaspération et sa misanthropie [2]. Le coup de fil qu'il passe chez lui une fois installé dans sa chambre d'hôtel dévoile une vie de couple creuse et sans aucune passion et un gamin uniquement concerné par le cadeau que son père devra impérativement lui rapporter.

Cincinnati est pourtant riche d'une présence qui lui permettrait de rompre avec cet ennui. Y habite en effet une femme qu'il a connue dix ans plus tôt et qu'il avait abandonnée là sans aucune explication. S'il renoue avec elle, c'est bien sûr avec l'espoir de l'emmener dans son lit, le temps d'une nuit adultère qui le ferait échapper à son état dépressif. Mais cette ancienne compagne lui demande des comptes et le rendez-vous est un fiasco. Sur le chemin du retour, il s'arrête dans une boutique de jouets – que le chauffeur de taxi lui avait indiqué être ouverte toute la nuit – pour le cadeau à son fils et se montre intéressé par une étrange poupée mécanique.

De retour à l’hôtel et après une douche revigorante, il entend dans le couloir une voix féminine. Ému, enthousiaste, fébrile, il part à sa recherche et découvre dans l'une des chambres Lisa, la responsable d'un centre d'appels venue avec sa collègue pour assister, le lendemain, à sa conférence.

Mettant Michael sur un piédestal, elle ne comprend pas l'intérêt qu'il va lui trouver, tant elle s'estime insignifiante à côté d'un homme de son envergure. Sans élégance et pas très intelligente de son propre aveu, enrobée avec une vilaine cicatrice, Lisa est loin d'être sexy, mais elle possède une jolie voix. Tout ceci compose cette différence qui fascine évidemment Michael et, au cours d'une nuit d'amour torride, il est prêt à tout plaquer pour elle. Mais, au matin, tout a une autre couleur et un autre goût.

Avec ses faux airs de Lost in translation [3], Anomalisa interroge notre incapacité à être heureux, dans un milieu uniforme, standardisé, produisant en permanence du conforme, du même non dérangeant. C’est bien sûr dans la représentation de ce monde que la technique choisie pour traduire à l'écran ce qui fut d’abord une pièce de théâtre radiophonique se trouve être des plus pertinentes.

L’usage du stop-motion avec un rythme à la fois ralenti par rapport à de la prise de vue réelle, mais aussi légèrement saccadé du fait de l’image par image [4] confère à l’environnement dans lequel évolue Michael toute la pesanteur de l’ennui et, aux êtres vivants, quelque chose de légèrement mécanique. Ce dernier point est renforcé par le non-effacement des lignes de démarcation des parties mobiles du visage, celles que l’on change pour modifier l'expression des pantins  [5].

Parallèlement, Johnson et son équipe d’animation ont cherché (et réussi) à ce que l’histoire soit la plus prosaïque et réaliste possible, quand le stop-motion sert, la plupart du temps, à la mise en scène du merveilleux, du fantastique. On nous montre Michael Stone en train d’uriner, de prendre sa douche (pestant contre l’arrivée d’eau trop chaude, puis trop froide), etc. Et, évidemment, de faire l’amour avec Lisa, dans une longue scène à la fois pudique, troublante de délicatesse et, pour certains, terriblement dérangeante (peut-être parce qu’il s’agit de marionnettes, que l’on rattache inconsciemment au domaine de l’enfance). C’est émerveillé par ce qu’il lui arrive que Michael surnomme poétiquement sa partenaire du nom-valise Anoma(lie)Lisa.

Kaufman et Johnson introduisent néanmoins, dans cette histoire quand même déprimante – qui connait son climax quand Lisa chante tristement le pourtant festif Girls just want to have fun de Cindy Lauper – un léger décalage qui fait que cette réflexion sur la solitude et la difficulté d’aimer qu’est Anomalisa se présente aussi comme un film drôle.

Sarcastique, Michael fait de ses premières interactions (avec le passager peureux de l’avion, le chauffeur de taxi, le groom dans l’ascenseur ou le room service) des moments de pur non-sense. L’épisode du rêve, absurde et surréel (bien que signifiant), est vraiment hilarant. Avant de voir Michael sombrer dans une profonde mélancolie finale, son retour à la vie ordinaire plonge le héros dans une confusion angoissante très amusante pour le spectateur.

Comme sur des montagnes russes, Anomalisa ne cesse de nous déplacer du rire à la douleur d’être, de l’espoir à la dépression. Le personnage de Michael Stone n’est pas forcément très sympathique (il est égoïste, égotique, suffisant, goujat, intéressé), mais quelque part nous nous reconnaissons en lui. Comme nous croyons en ce milieu de clones où tout est trop lisse, où la politesse et l’attention semblent effectivement sorties d’un manuel how-to, parce notre monde lui ressemble. Et que, peut-être, nous espérons ou avons déjà rencontré le grand amour de la chanson du générique [6].

En attendant, les dernières scènes d’Anomalisa réservent une fin ouverte qui bouleverse la lecture initiale que l’on peut avoir de ce film éblouissant d'intelligence et de beauté formelle [7], qui fut un échec commercial et qui est malgré tout invité à concourir, à cause de l'élan critique positif qu'il reçut, dans les festivals et les prix aux côtés des films d'animation pour enfants.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/12/2016



Notes :

[1] Cette indifférenciation s'étend au genre, et donc à la sexualité du personnage, puisque toutes les femmes, à l'exception de Lisa, ont la même voix que les hommes, jouée par Tom Noonan.

[2] Kaufman dit de son personnage qu'il présente tous les symptômes du syndrome de Fregoli (sans en être forcément atteint), c'est à dire une vision paranoïaque du monde dans laquelle ceux qui en veulent au patient se déguisent en permanence pour l'approcher et le tourmenter. L'hôtel où est descendu Michael Stone se nomme d'ailleurs le Fregoli.

[3] Film de Sofia Coppola sorti en 2003, avec Bill Murray et Scarlet Johansson. Deux Américains, l'un pour tourner une pub, l'autre pour accompagner son mari, sont coincés à Tôkyô, dans une culture étrange et inconnue, au milieu de gens qu'ils ne comprennent pas, et au milieu de leur vie qui est un échec.

[4] Nous sommes très loin de la fluidité de mouvements obtenue par les artistes de Laika dans leur récent Kubo and the two strings.

[5] On verra même à un moment Michael perdre accidentellement celle-ci, dévoilant le mécanisme interne, après avoir tenté, la veille de la retirer volontairement.

[6] La chanson du générique de fin :

No, I've never met you, my sweet dear
And my friends, they say you don't exist
But friends are cowards full of fear
Afraid to look at what they've missed

One day I'll be walking on the street
That crowded, bustling, faceless spread
I'll turn the corner and we'll meet
And I will be no longer dead
And I will be no longer dead

Where are you
My dear?
Why can't I hear you?
How I wish
That you were here
How I long
To be near
You.

[7] Ne lisez cette note que si vous avez déjà vu Anomalisa ou que vous êtes certain de jamais le visionner.

Spoiler: Highlight to view

L'autre lecture d’ Anomalisa est bien sûr que la jeune femme n'existe pas, qu'elle est la poupée mécanique achetée dans le sex-shop, idéalisée par Michael. Possédant une importante cicatrice au même endroit et un talent similaire au chant, ceci expliquerait également le rêve de culpabilité du matin (tout le monde répétant qu'il ne peut coucher avec Lisa, toutes les secrétaires s’offrant d’ailleurs à lui. Même le directeur de l’hôtel se présente comme un meilleur choix) et la rapidité de la désillusion qui le saisit pendant le petit déjeuner (alors qu’on sait que les niveaux de dopamine et d’ocytocine se maintiennent assez longtemps pour que la relation aboutisse, bien plus que quelques heures). Du coup, on comprend mieux encore son effondrement durant sa conférence.

Cette hypothèse est évidemment confirmée par l'échange lorsqu'il offre la poupée à son fils :

Henry : Daddy, what's coming out of the toy? (Papa, qu’est-ce qui sort du jouet ?)
Michael : I don't know. (Je ne sais pas)
Donna : God, Michael, it looks like semen. (Mon Dieu Michael, on dirait du sperme.)

Toute la scène après la sortie de la douche serait donc non pas réelle, mais rêvée, humanisée par la culpabilité de Michael. Ceci rend encore plus désolante la solitude dans laquelle est engluée le personnage.

Reste une dernière (double) pirouette de Kaufman et Johnson. L'ultime plan montre Lisa, aux côtés de son amie (avec un visage tout à fait normal, cette scène ne serait alors pas le produit de l'imagination de Michael), écrivant une lettre (ou dans son journal intime ?) le plaisir qu'elle a pris dans cette rencontre, même avortée. Ceci tendrait donc à prouver que le personnage de Lisa est réel, et qu’elle a bien eu une aventure avec Stone.

Mais elle ajoute en PS : I looked up "Anomarisa" in my Japanese-English dictionary. It turns out it means Goddess of Heaven. Not that I think of myself that way, of course. It's just interesting. Or, le mot anomarisa (あのまりさ) ne semble pas exister en japonais ou, en tout cas, ne pas signifier cela. Par contre, Goddess of Heaven pourrait parfaitement être l’argument de vente d’une poupée trouvée dans un sex-shop. Marquant là un ultime retournement vers le rêvé.

Titre original : Anomalisa

Studio : HanWay Films
Réalisation : Duke Johnson et Charlie Kaufman

Scénario : Charlie Kaufman

Avec les voix de : Jennifer Jason Leigh : Lisa – David Thewlis : Michael – Tom Noonan : les autres voix

Durée : 90 min, couleurs