Kubo et l'armure magique

K
Travis Knight

Kubo et l'armure magique

Animation – États-Unis (2016)

Un jeune garçon et sa mère fuient le père de celle-ci, qui s'est déjà emparé d'un des yeux de l'enfant et cherche à lui retirer le second.

Un frêle esquif dans une mer déchaînée, une vague gigantesque qui risque de le submerger... La femme qui se tient dedans empoigne son shamisen qu'elle fait résonner de son bachi, ouvrant les flots noirs vers une lumière salvatrice. Nous sommes au Japon, nous sommes chez Hokusai, devant les premières images de Kubo and the two strings, une merveille de narration et de réalisation cinématographique.

Le titre adopté pour la sortie en France, Kubo et l'armure magique [1] pourrait laisser penser que ce chef d'œuvre est plutôt destiné aux enfants. Bien sûr, les bambins trouveront de quoi s'émerveiller devant les aventures du petit borgne. Ils pourront aisément s'identifier à lui, dont les pouvoirs grandissent à mesure des épreuves. Ils riront de l'opposition entre la guenon protectrice et le scarabée gaffeur qui l'accompagnent dans sa quête, craindront les tantes tueuses qui pourchassent le jeune héros et trembleront lors du combat final contre le Roi de la Lune, ce grand-père malfaisant et terrible qui souhaite dicter sa loi aux siens.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Kubo et l'armure magique est aussi (surtout ?) un spectacle pour les grands. Une réflexion profonde sur le deuil, sur l'identité, sur le lien parental. Puisant à de multiples sources légendaires, pas forcément toutes nippones d'ailleurs, il réjouira les passionnés de la culture de l'Archipel, qui y reconnaîtront les hommages discrets à son cinéma, principalement celui de Kurosawa Akira et des genres jidaigeki et chambara.

Sariatu était une vierge, fille du roi de la Lune. Elle tomba amoureuse du samouraï Hanzo, donnant naissance à Kubo. Sur l'ordre de leur père, les deux sœurs de Sairatu firent perdre au guerrier son apparence humaine. Pour l'accueillir dans son monde, le roi de la Lune voulut rendre aveugle son petit-fils, arrachant seulement son œil gauche avant que Sariatu ne réussisse à s'enfuir.

Depuis des années, la mère neurasthénique et le fils vivent cachés dans une grotte en haut d'une montagne. Tous les jours, Kubo descend au village en contre-bas où il conte à un public ébahi les histoires du samouraï Hanzo, en s'aidant de feuilles de papier à qui il donne vie d'origamis grâce au shamisen magique de sa mère. Celle-ci n'a mis qu'une condition à ces escapades : rentrer avant le coucher du soleil, la nuit étant le territoire de son père et de ses terribles sœurs.

Le dernier jour d'O-Bon [2], Kubo cherche à établir un contact avec l'âme d'Hanzo, oubliant l'heure. Dans l'obscurité, ses horribles tantes n'ont pas de mal à le retrouver. Sariatu réussit à s'interposer une ultime fois et, avant de succomber, elle a le temps d'expédier son fils dans un monde qui n'existe pas où sa quête peut commencer.

Épée, plastron et casque de l'armure magique, assez facilement trouvées d'ailleurs, ne sont que des prétextes pour ce chemin initiatique sur lequel s'engage l'enfant. Kubo et l'armure magique est aussi et surtout un rite de passage, le lieu d'apprentissage de la peur, de la perte, de l'émergence d'une expérience adulte apte à affronter les dangers et l'inconnu du monde sans la béquille parentale. Tout n'est cependant pas immédiat ni expliqué, parce que Kubo se situe beaucoup au niveau symbolique, le scénario parfois elliptique offrant à notre imagination des espaces pour se déployer.

Cinématographiquement, Kubo et l'armure magique tutoie la perfection, reléguant loin derrière trente années d'animation en images de synthèse. Car cette merveille est entièrement en stop motion, cette technique de moines bénédictins que l'on croyait oubliée [3], dépassée par les capacités sans fin de la CGI.

Or, non seulement le film de Travis Knight est d'une beauté sidérante, mais il possède un rythme, un sens du cadre et du découpage, un usage intelligent de l'échelle des plans qui le démarque de toutes ces cochonneries devant lesquelles les parents trainent leurs enfants (ou le contraire ?) au moment des fêtes. Le format scope est parfaitement utilisé, il y a de l'invention et des mignardises pour l'œil dans tous les coins de l'écran. Il s'agit vraiment ici de cinéma total, dans lequel les citations des maîtres sont nombreuses, respectueuses et suffisamment élégantes pour ne pas tourner au mausolée.

La bande-son n'est pas en reste. La musique de Dario Marianelli s'accorde très justement aux péripéties de l'histoire. Art Parkinson (Rickon Stark dans A game of thrones) est la voix de Kubo, Charlize Theron celle de Sariatu et Matthew McConaughey joue impeccablement le scarabée amnésique et va t'en guerre. Ralph Fiennes, qui fut le Voldemort dans la saga Harry Potter prête son timbre trompeur et sépulcral au sinistre roi de la Nuit.

Un très grand film.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/12/2016



Notes :

[1] D'autant que le titre anglais Kubo and the two strings reflète le sens profond du film, ce qui n'est pas le cas de l'armure magique. Ces deux cordes font référence aux parents perdus de l'enfant, qui possède deux bracelets faits avec leurs cheveux, et également aux trois cordes du shimasen, la trinité familiale reconstituée permettant la victoire finale sur le roi de la Lune.

[2] O-Bon (お盆) est la fête bouddhique des morts durant laquelle les vivants retournent à leur ville natale pour accueillir l'âme en déshérence de leurs ancêtres. Des lanternes sont allumées devant les maisons, de la nourriture est offerte. À la fin du dernier après-midi d'O-Bon a lieu le tôrô nagashi (灯籠流し), cérémonie durant laquelle des lanternes carrées sont déposées sur l'eau afin de guider les esprits vers l'au-delà.

[3] Je vous engage à regarder ce film sur le making of de Kubo et l'armure magique pour vous rendre compte de la complexité du travail accompli : Go Behind the Scenes of Kubo and the Two Strings

Titre original : Kubo and the Two Strings
Studio : Laika
Réalisation : Travis Kinight

Scénario : Marc Haimes et Chris Butler

Avec les voix de : Art Parkinson (Kubo) - Charlize Theron (Sariatu/la guenon) – Matthew McConaughey (Hanzo/le scarabée) – Rooney Mara (les deux filles du roi de la Lune) – Ralph Fiennes (le roi de la lune)

Durée : 102 min, couleurs