Hyojadong Ibalsa

H
Lim Chan-Sang

Hyojadong Ibalsa

Comédie dramatique – Corée du Sud (2004)

Résidant dans le quartier jouxtant le palais présidentiel, un homme du peuple, barbier de son état, est le témoin privilégié du régime autoritaire du dictateur Park Chung-hee, dont il est devenu le coiffeur officiel.

Traiter la période de la dictature militaire de Park comme une comédie était un pari plutôt risqué, mais il n'est pas certain que les Coréens à qui était destiné Hyojadong Ibalsa [1], deux générations plus tard, auraient accepté de voir évoquée autrement cette longue plage historique (1960-1973), sur laquelle déboucha la prospérité actuelle du pays.

Sans jamais se départir d'un ton de farce, Lim Chan-Sang n'en oublie pas d'aborder les problèmes que posa ce régime, largement paranoïaque compte tenu du conflit latent avec le frère ennemi du Nord, aux décisions relevant bien souvent du fait du prince, traversé par l'acrimonie entre services secrets se disputant la préséance auprès du dirigeant. Constamment vu à travers le regard de Nak-han, l'unique fils de ce barbier naïf, lâche, politiquement inculte, mais essentiellement bon, Hyojadong Ibalsa traite sur un mode burlesque des excès et atteintes aux droits des gens durant cette période sans exclure, au final, une certaine gravité. Curieux alliage.

Seong Han-mo (campé par Song Kang-ho que l'on connait bien en France pour ses rôles dans Sympathy for Mr Vengeance, Memories of Murder ou encore The Host) est un homme du peuple sans grande intelligence ni culture, qui témoigne de l'état d'arriération dans lequel se trouvait le pays au sortir de l'occupation japonaise puis de la guerre civile. Sa conscience politique – comme celle de ses voisins – est manipulée par Mr Choi, truqueur d'élections au service de Rhee Syngman, la marionnette mise en place par Washington à la fin du conflit mondial pour contrer l'influence communiste dans la Péninsule. Le film ouvre d'ailleurs sur une savoureuse séance d'endoctrinement puis de falsification du résultat des votes qui en dit long sur la corruption du régime. C'est durant les manifestations de 1960 ayant mis fin à celui-ci que Kim Min-ja, l'épouse de Han-mo, donne naissance à Nak-han, leur unique enfant et narrateur de l'histoire.

L'expérience démocratique dura moins de deux ans et un coup d'État militaire porta aux pouvoirs le général Park. Son échoppe étant proche de la Maison bleue [2], Han-mo se voit proposer le poste de coiffeur du Président après que son civisme et sa loyauté aient été testés par le chef des services secrets. Ce passage rappelle que suspicion et délation étant la règle entre Coréens à cette époque, Han-mo dénoncera à la police et sans état d'âme, un homme qu'on lui a désigné préalablement comme suspect.

Introduit ensuite dans le Saint des Saints, il va devenir témoin de la façon de penser et d'agir du maître du pays, auquel il voue d'abord une admiration sans bornes. L'histoire a retenu que l'ancien général, homme autoritaire formé par les Japonais durant la colonisation, vivait aussi très frugalement, sans aucune volonté d'enrichissement personnel. Il avait une vision du destin de la Corée et de son peuple qui passait par cette mise au pas, cette discipline et cette obsession de l'ordre sanctionnant immédiatement tout débordement [3]. Park, qui discute de questions vitales devant Han-mo comme si celui-ci était invisible laissera tardivement entrevoir le plaisir qu'il éprouve à la compagnie de cet homme simple.

Le mûrissement d'Han-mo sera consécutif à l'attaque du palais présidentiel par un commando nord-coréen, en janvier 1968. Les services secrets à la recherche d'éventuels soutiens aux communistes dans la population de Séoul évoquent une “ diarrhée Marxus”  dont il faudrait retrouver rapidement les porteurs, y compris en usant de la torture pour faire avouer les suspects. Pas de chance pour la famille Seong, le petit Nak-han a, lui, une diarrhée tout ce qu'il y a de plus réelle, et cela l'amuse beaucoup puisque tout le quartier ne parle que de cela. La police politique du régime ne se pose pas plus de questions. Dans un élan ubuesque, elle interne et torture le gamin.

Après de longues semaines, il sera rendu à ses parents, les jambes désormais paralysées par l'usage de la gégène. Le respect d'Han-mo pour Park chung-hee ne s'en relèvera pas et le barbier va parcourir le pays, son fils sur le dos, à la recherche d'un chaman capable de le guérir. Le remède employé quelques années plus tard soulignera un peu plus l'intention métaphorique du film, qui double le rappel des faits historiques [4].

Chronique “ villageoise ” avec ses rires et ses larmes, son happy ending et sa tonalité douce-amère, Hyojadong Ibalsa laisse au spectateur occidental une impression étrange. Filmé de façon assez académique par Lim Chan-sang dont ce sera le seul métrage, il vaut surtout par la performance des acteurs, notamment de Song Kang-ho en père naïf et impuissant face à l'Histoire. On passe un bon moment, mais avec la sensation que le réalisateur et son coscénariste Jang Min-seok ont du même coup banalisé les excès de cette période, les faisant presque apparaître comme indispensables pour qu'émerge une Corée désormais riche et allant de l'avant. Or, la souffrance sociale dans ces bouleversements a été réelle et immense pour tous ces ruraux déracinés, employés de ce grand atelier mondial que fut initialement le pays avant de laisser cette place à la Chine. Cette souffrance, ce prix payé sont ici, en grande partie, escamotés.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/03/2013



Notes:

[1] Présenté dans de nombreux festivals, le film n'a pas été exploité en salle hors de la République de Corée (un peu au Japon) et seule existe une version commerciale en DVD avec sous-titres en mandarin et anglais. Les habitués du monde ténébreux et interlope du fansub sauront trouver une version sous-titrée en français d'assez bonne qualité.

[2] Nom de la résidence présidentielle

[3] La Corée est devenu un protectorat japonais en 1895, avant d'être purement et simplement annexée en 1910. Après le conflit mondial, il n'y eut aucune purge, dans la partie Sud, des éléments ayant collaboré avec l'occupant japonais. Le sens de la discipline semble être encore très présent dans le pays.

[4] Si l'on ajoute l'histoire de Jin-gi, l'apprenti-coiffeur plein de vie qui rêvait d'Amérique en imitant Elvis Presley et qui rentra taciturne et éternellement triste de son engagement au Viet Nâm, on retrouve bien quelques-uns des problèmes politiques de cette période, tels qu'ils ont aussi été abordés, cette fois avec gravité, par de grands romanciers coréens comme Yi Munyol ou Hwang Sok-Yong.

Illustrations de cette page :
Han-mo et son fils regardent passer les chars durant le coup d'état militaire de Park en 1962 – Han-mo et Nak-han à la recherche du chaman.

Titre international : 효자동 이발사 The President's Barber

Studio : Chungeorahm Film
Réalisation : Lim Chan-Sang

Scénario : Lim Chan-Sang et Jang Min-seok

Avec : Song Kang-ho (le barbier Seong Han-mo) • Moon So-ri (son épouse Kim Min-ja) • Lee Jae-eung Lee (Nak-han, leur fils) • Jo Yeong-jin (Le président Park)

Durée : 116 minutes
Couleurs : oui