Footlight Parade

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Lloyd Bacon

Footlight Parade

Comédie musicale – États-Unis (1933)

Le public déserte le music-hall pour le cinéma parlant. Chester Kent, chorégraphe et metteur en scène de Broadway, ne baisse pas les bras. Il décide de produire, de façon industrielle et fordiste, les prologues chantés et dansés qui seront joués dans les théâtres avant le film.

Dernier né des trois grands films musicaux de la Warner cette année-là, Footlight Parade, emmené par un James Cagney survolté, emprunte à 42nd Street son thème de l'homme seul face aux problèmes à résoudre (contribution des Frères Warner à la politique du président Franklin Roosevelt nouvellement élu) tout en prolongeant, pour les numéros musicaux, certains traits abordés par Berkeley dans Gold Diggers of 1933. Outre leur exceptionnelle qualité, la sensation d'unité entre ces trois films est renforcée par la présence des mêmes acteurs (hormis les têtes d'affiche) dans des rôles assez voisins, de James Seymour à l'écriture et, évidemment, de Harry Warren et Al Dubin qui trousseront ici encore musique et paroles des trois grands numéros : Honeymoon Hotel, By a Waterfall et Shanghai Lil.

Ceux-ci sont placés, comme de coutume, en fin de film mais justifié de façon assez astucieuse par le scénario. Puisque le public fuit Broadway, Kent décide d'aller le trouver là où il se rend désormais. Mais, pour rentabiliser ses prologues chantés et dansés, il lui faut adapter l'outil de production afin de réduire ses coûts. Dans une immense usine à danser, les girls enchaînent les entrainements et les numéros pour pouvoir ensuite être expédiées, à la demande, dans les théâtres partenaires de l'Union. La fin du film nous montre la cavalcade de l'une de ces équipes enchaînant trois prologues dans trois théâtres new-yorkais différents, le bus qui les véhicule de place en place servant de loge commune.

Si l'on y réfléchit bien, cette vision industrielle de l'entertainment est tout à fait terrifiante : les corps et les esprits des artistes sont soumis à des contraintes permanentes et répétitives selon des horaires démentiels, d'autant que les trois derniers jours, et pour éviter les fuites, Kent séquestre purement et simplement son personnel qui va devoir vivre, manger et surtout travailler 24h/24 [1]. Bien sûr, la dévouée Nan (Joan Blondell) fera en sorte que tout se passe comme à la maison, venant souhaiter bonne nuit et réveillant aussi de bon matin le dortoir des girls, mais, bon... A l'heure où le pays est appelé à se retrousser les manches, le message est clair.

Chester Kent est un homme volontaire, bourré d'idées mais aussi cerné par ses ennemis (ses associés capitalistes qui le grugent et le dépouillent, son ancien adjoint qui lui vole ses idées, son ancienne femme qui tente de le ruiner, une chercheuse d'or qui abuse de lui...) et ce n'est pas un hasard, je crois, si son œuvre est finalement sauvé par le petit peuple des girls, des chanteurs et par sa fidèle secrétaire. Jusqu'à quel point l'identification avec Roosevelt – dont le portrait gigantesque apparaîtra dans le final patriotique de Shanghai Lil – est-elle poussée je ne saurai vraiment le dire, mais je crois sincèrement que Footlight Parade est aussi un subtil film de propagande, qui dit donc beaucoup plus que cette histoire de réussite et d'amour (Chester et Nan se déclarant enfin, dans le noir et les dernières secondes du film).

La partie comédie est marquée par l'espèce d'exaltation permanente et un peu épuisante de Chester Kent (James Cagney dans un rôle finalement tout en force) que vient tempérer le côté travailleur et terrien de Nan (Joan Blondell idéale en secrétaire enamourée. Les deux étaient déjà le duo parfait de la comédie de Del Ruth, Blonde Crazy en 1931). La partie comique est répartie sur plusieurs comédiens ce qui n'est pas plus mal. Outre ceux déjà nommés il y a par exemple Francis, le directeur de la danse au bord du breakdown (joué par Frank McHugh) ou encore Charlie Bowers (Hugh Herbert) le censeur libidineux. Une autre histoire d'amour, celle-ci bien connue désormais, va lier Ruby Keeler et Dick Powell, égaux à eux-mêmes et qui se partagent la vedette des deux premiers numéros [2].

Honeymoon hotel est un peu dans la veine de Pettin' in the Park (dans Gold Diggers of 1933) pour son côté léger et la présence de Billy Barty dans le rôle du sale gosse. Nul n'est dupe bien sûr de ce qui se passe dans cet hôtel où tous les hommes s'appellent Mr Smith, même si Keeler et Powell feront l'effort de se marier en vitesse devant le juge de paix attaché en permanence à l'hôtel avant de prendre une chambre [3]. Ils y sont accueillis par la famille de la mariée dont les conseils et avertissements sont tout sauf... pratiques. Berkeley nous offre ensuite un superbe plan éclaté de l'hôtel – qui rappelle le wagon de 42nd street – montrant les girls se déshabillant (nous sommes Pre-code) pendant que les hommes se dirigent vers les salles de bains pour leurs ablutions. C'est le moment que choisissent les habituées de l'hôtel pour aller donner les vrais conseils indispensables à la jeune épousée si elle veut réussir son séjour au Honeymoon Hotel. La mélodie de Warren est parfaite et entrainante et les paroles à double sens de Dubin très drôles.

Vite, tout le monde saute dans le bus et file au second rendez-vous. Traumatisé dans mon enfance par les films d'Ester Williams, j'ai trouvé néanmoins de grandes qualités à ce By a Waterfall qui commence sur une mélodie chantée par Keeler et Powell. Celui-ci s'assoupit tandis que sa belle est attirée – rêve, réalité ? – dans la cascade par de charmantes nymphes. Le ballet aquatique qui suit est passionnant, surtout pas certains plans trouvés par Busby Berkeley et la réalisation de très nombreuses et très complexes kaléiodoscopies naturelles dont il a le secret. Oui, cela peut paraître kitch mais la perfection du travail accompli dans ces ensembles saute aux yeux et toutes ces danseuses et nageuses anonymes méritent le respect.

Dernier théâtre enfin. Las ! le jeune gigolo embauché à la demande de Mrs Gould, la femme du producteur, est non seulement un amateur mais il est ivre ! Ni une, ni deux, Chester Kent le remplace au pied levé et part à la recherche de sa Shanghai Lil dans les bas-fonds de la ville chinoise où l'on boit, fait le coup de poing et se drogue sous nos yeux. A la faveur d'une bagarre générale, Chester retrouve sa Lil, reprend l'uniforme et part défiler, dans les rues de Shanghai en fête, avec ses amis marins, avant d'embarquer. Busby Berkeley nous fait admirer ici de très belles manœuvres militaires dont la coordination dans les croisements, les changements de direction, etc. hanteront son œuvre (Gold Diggers of 1935 ou le final de Girl Crazy en 1943).

Le moment où les girls déguisées en Chinoises se mêlent aux marins avant de composer la bannière étoilée puis le portrait de Roosevelt est extraordinaire, parce que vous pouvez alors voir de la couleur dans ce film pourtant en noir et blanc... Magique...

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/03/2009



Notes :

[1] Ce qui est proche des propres pratiques de Berkeley qui faisait travailler très dur jusqu'à pas d'heures ses équipes.

[2] Signalons tout de même un joli et court numéro intermédiaire, à peu près à mi-film, le ballet des chats dansé par Keeler et où Billy Barty joue le rôle d'une espiègle souris.

[3] Busby Berkeley utilise, à ce moment précis, une technique d'animation image par image pour un rendu assez étrange. Il récidive quelques minutes plus tard, dans la scène finale de Shanghai Lil où le bateau dessiné sur le carnet de Cagney s'éloigne vers l'horizon, emportant les deux amoureux.

Un cartoon Warner de 1934 mettra en scène également un Honeymoon Hotel où tous les occupants se nomment Mr and Mrs Smith.

Illustrations de cette page :
Le début du numéro Shangai Lil avant la bagarre générale – Joan Blondell et James Cagney – Ruby Keeler reçoit les conseils avisés des girls dans Honeymoon Hotel.

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note :
Bande originale du film The Harvey girls (1996 - Rhino/WEA)

Titre français : Prologues

Studio : Warner Bros
Réalisation : Lloyd Bacon
Chorégraphie : Busby Berkeley
Musique et lyriques : Harry Warren et Al Dubin

Scénario : James Seymour et Manuel Seff

Avec :
James Cagney (Chester Kent), Joan Blondell (Nan Prescott), Dick Powell (Scotty Blair), Ruby Keeler (Bea Thorn), Guy Kibbee (Silas Gould), Claire Dodd (Vivian Rich), Billy Barty (le bébé)

Durée : 1h43mn
Noir & Blanc