Kuro Tokage

K
Fukasaku Kinji

Kuro Tokage

Comédie – Japon (1968)

L'enquêteur Akechi Kogorô s'oppose aux agissements d'une femme troublante qui se fait appeler Le Lézard noir. Akechi est engagé par le bijoutier Iwase, dont la fille Sanae a été menacée par le Lézard. Un lien étrange commence à se former entre les adversaires, à mesure de leur confrontation.

Le lézard noir, roman d'Edogawa Ranpo adapté ici, était un récit tout à fait intemporel, racontant la course poursuite entre le meilleur détective du Japon et une mystérieuse et vénéneuse jeune femme à la tête d'un gang de voleurs.

À un premier niveau de lecture, ces aventures ressemblaient assez à la matière feuilletonesque populaire faite de repaires secrets, de rebondissements et de coups de théâtre autour d'un joyau fabuleux. S'y ajoutait bien sûr une dimension sensuelle, voire explicitement érotique dans le début du livre, dont on pouvait tirer une autre lecture. C'était la rivalité entre Akechi et le Lézard, et donc l'expression de leur vanité, de leur orgueil, qui était le moteur de leur lien amoureux et non l'inverse. Le va-et-vient constant de leurs succès et de leurs défaites – que j'avais assimilé également, dans ma chronique, aux mouvements d'équilibre yang et yin  –, ne cachait pas la volonté de détruire qui les animait, malgré les mots d'amour échangés. Ce que chacun désirait chez l'autre, c'était la possibilité offerte de se surpasser, d'être l'adversaire dont leur ego hypertrophié réussirait à triompher.

L'adaptation cinématographique réalisée par Fukasaku Kinji bouleverse ces subtils équilibres en s'inscrivant très clairement dans une époque, celle du psychédélisme de la fin des sixties, dont on appréciera plus ou moins l'esthétique datée, sur un fond musical omniprésent. Fukasaku entretient efficacement la confusion entre rêve et réalité tout en composant des tableaux chromatiquement très contrastés. Ce kitsch assumé accompagne parfaitement l'autre grand déséquilibre, qui voit le Lézard noir passer au premier plan de l'histoire.

Dans la tradition de l'onnagata du théâtre kabuki, le rôle est en effet tenu par Miwa Akihiro, célèbre chanteur, acteur, écrivain, considéré par toute une frange de la population, notamment féminine, comme la femme idéale, celle à qui l'on veut ressembler, mais sans – évidemment – jamais y parvenir. Ami de Mishima Yukio, qui avait signé pour lui l'adaptation théâtrale du Lézard noir quelques années plus tôt et dont s'inspirait cette transposition cinématographique, Miwa cannibalise totalement le film, rejetant dans l'ombre Akechi et les raisons de leur attirance.

Il faut donc rechercher autre part celles-ci, car rien dans cette adaptation n'explique plus la naissance et la maturation de cet amour, autre que le caprice de cet être fantasque et inaccessible. On peut les découvrir, en partie, dans la relation qui unissait Mishima (qui fait à la fin du film une brève apparition) et Miwa [1]. Alors que le romancier entretenait un rapport complexe avec sa sexualité, peut-être a-t-il trouvé, dans le manifeste amoureux d'un homme déjà conquis que devenait ici Le Lézard noir, la façon la plus naturelle de l'exposer publiquement.

Parce que c'était eux – deux figures importantes du monde intellectuel et artistique de l'archipel –, parce que la performance de Miwa Akihiro est tout à fait étourdissante, Le Lézard noir est devenu un film culte. Si j'apprécie la liberté de ton avec laquelle Fukasaku à traité de la fascination amoureuse entre hommes, sujet accepté, jusqu'à la fin du shogunat, par la société japonaise et désormais caché [2], je n'ai pas été réellement transporté par cette lecture particulière, qui confisque justement toute la profondeur intemporelle et surtout, universelle, de l'œuvre d'Edogawa.

La chronique du roman d'Edogawa peut être trouvée ici Le Lézard noir

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2011



Notes :

[1] Ils s'étaient rencontrés dans les années 50 alors que Miwa gagnait sa vie comme entraîneur(se) dans une boîte de Ginza. Selon les dires de Miwa, il n'était qu'ami avec Mishima tandis que ce dernier était amoureux fou : « Moi, je n’éprouvais rien pour lui. Ce n’était pas mon type d’homme. Lui, en revanche, était amoureux, il l’a avoué publiquement. »

[2] Les héritiers de Mishima, qui jamais ne reconnut publiquement son homosexualité, dissimulant celle-ci derrière un hymne à la toute puissance du corps et les valeurs martiales du Japon féodal pour lequel il se fera seppuku, obtinrent que le film, dans lequel Mishima et Miwa s'embrassent, ne soit plus jamais visible nulle part. Tout comme l'homosexualité au Japon, qui n'existe que tant que l'on n'en parle pas.

Illustration de cette page :
Miwa en robe du soir

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Grant Stewart+4 de Grant Stewart (Criss Cross Jazz - 2004) • Straight, No Chaser de Thelonious Monk (Columbia - 1979)

Titre français : Le Lézard noir

Studio : Shōchiku Eiga
Réalisation : Fukasaku Kinji

Scénario : Fukasaku Kinji d'après le roman d'Edogawa Ranpo (1935) et l'adaptation théâtrale de Mishima Yukio (1961)

Avec : Miwa Akihiro (Le Lézard noir) - Kimura Isao (Akechi) - Matsuoka Kikko (Sanae)

Durée : 86 minutes
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