Combat sans code d'honneur

C
Fukasaku Kinji

Combat sans code d'honneur

Crime, policier, thriller – Japon (1973)

En 1949 à Kure, ville portuaire proche d’un Hiroshima dévasté, des soldats démobilisés ont du mal à accepter la défaite et la présence d'une armée d'occupation. Violents, désireux de se faire une place au soleil, beaucoup entrent au service des gangs criminels qui tiennent le marché noir, la prostitution et les jeux, les célèbres yakuzas. Vingt années de lutte commencent.

Comme je l’indiquais en conclusion d’une récente chronique [1], Combats sans code d’honneur (1973) de Fukasaku Kinji marqua un changement d’orientation dans le yakuza eiga, genre cinématographique dédié à ces groupes criminels.

Jusqu’alors dominé par une vision chevaleresque [2] de leur rôle dans la société qui en faisait des bandits d’honneur, le genre s’étiolait et ne correspondait plus aux attentes du public. Les producteurs de la TOEI anticipèrent sa désaffection et donnèrent sa chance à Fukasaku – déjà exclu six mois du studio pour avoir montré avec trop d'insistance les rapports entre pègre et monde politique – qui avait une approche, narrative et thématique, plus contemporaine.

Avec sa caméra portée, ses plans rapprochés au point qu’ils en sont parfois illisibles dans les nombreuses scènes de bagarre ou de tuerie, ses cadres inclinés ou renversés, ses changements de focale qui projettent le spectateur au cœur de l’action, ses images arrêtées, son rythme fréquemment déchiré par un montage abrupt, sa photographie presque sale loin des lumières léchées du studio, Fukasaku entendait rendre compte de l’évidente violence accompagnant cette criminalité et qui était celle d’un Japon défait, humilié, occupé par une armée étrangère. Habitués à un cinéma nippon plus proche de l’art et essai, les puristes occidentaux y virent la laideur absolue, alors qu’il s’agissait de rendre compte différemment et directement de ce qui était le plus souvent occulté, ou simplement symbolisé, dans les œuvres antérieures.

Le jitsuroku eiga – dont Fukasaku Kinji fut le bref chef de file – s’inspirant d’histoires vraies, l’esthétique documentaire adoptée par le cinéaste, qui se réclamait de la Nouvelle vague, était donc parfaitement à propos. La voix off qui introduit le récit, en souligne les développements ou en traduit les ellipses tient tout aussi bien du commentaire journalistique que du chœur antique. Car sans fouiller très loin, il y a une dimension tragique chez certains des antihéros de Fukasaku, le plus magnifique étant le loser Ishikawa Rikio dans Le cimetière de la morale ( 仁義の墓場, Jingi no hakaba de 1975).

Une violence politique

La série des Combat sans code d'honneur (仁義なき戦い, Jingi naki tatakai) comprendra cinq films tournés en deux ans, couvrant la période historique 1949-1970.

Après un générique construit autour des photos de la destruction d'Hiroshima, Fukasaku [3] plante rapidement le contexte qui dominera la série. Des jeunes gens que l'on avait convaincus de leur supériorité raciale et dressés dans le seul but d'imposer – au nom d’un empereur divin – cette évidence aux autres peuples, qui avaient sans doute tué et connu / commis les pires atrocités durant la guerre, se retrouvaient désormais sous la coupe de l’ennemi d’hier, seul décideur de son avenir. Le commentaire introductif l’affirme :

« La violence de la guerre avait disparu, mais une violence d'un type nouveau avait surgi du chaos. Pour s'en protéger, c'était chacun pour soi. »

On pourrait penser qu'il s'agit de celle des voyous, mais immédiatement après, Hirono Shozo (joué par Sugawara Bunta) s'interpose pour éviter à une jeune japonaise d'être violée par des GIs. La violence qui menace, c’est bien celle de l’occupant et elle ne se réduit pas à la seule présence militaire. Les Américains imposent à l’Archipel une reconstruction à travers des monstres urbains où tous les liens sociaux ancestraux doivent disparaître. Dans un entretien, Fukasaku expliquera que la violence montrée dans ses films était, avant tout, celle d'une génération (née dans les ruines ou encore du marché noir) opposée à cette vision du monde. On a vu que Kawabata ne disait pas autre chose dans son Kyotô [3].

Ceci posé, on ne parlera plus de l'occupant américain dans Combat sans code d'honneur, mais le rappel de cette problématique sera fait à chaque nouvel épisode de la série. La voix off résume toujours l'action en remontant à l'origine, ces soldats démobilisés et défaits cherchant un exutoire à leur désillusion. Le travelling optique arrière sur le Dôme de Genbaku, dernière image du cinquième film, boucle, là où il avait commencé, l'espace narratif.

L'autre disparition qui pèse de tout son poids, c'est celle de la hiérarchie sociale que garantissait certainement la divinité de l'empereur Shôwa. Le capitalisme a besoin d'égaux rivalisant entre eux pour se développer, d'où l'insistance pour détruire les structures de dépendance complexes de la société japonaise qui remontaient à, in fine, cette entité transcendantale.

L'abdication de l'empereur ayant été effacée des clauses de la capitulation de 1945, le proconsul MacArthur fut cependant satisfait du rescrit du 1er janvier 1946 qui consacrait l'engagement dans la démocratie du corps social nippon, mais fut interprété par l'occupant comme l'abandon du caractère divin de Shôwa Tennô, et donc de tout le sacré qui en dépendait dans la culture de l'archipel [4]. Ajoutons que ce dernier fut totalement exonéré de charges dans la conduite de la guerre, cette négation de l'évidence étant plutôt mal comprise et perçue par l'opinion japonaise, sommée collectivement d'assumer les fautes de ses élites absoutes.

L’épuisement des formes rituelles

Le modèle féodal que continuait de perpétuer les groupes yakuzas (prédominance du chef, constitution de fiefs, liens de vassalité, etc.) ne pouvait résister encore longtemps, en l'état, à la conjugaison de cet effondrement symbolique, de cette nouvelle donne politique que représentait l’égalitarisme démocratique et des bouleversements économiques qui balayaient le Japon.

Enrichis sous le marché noir, les clans vont bientôt se disputer la manne déversée par l’occupant pour la reconstruction, puis pour le soutien de son effort militaire en Corée et au Viet Nâm. Les conflits de territoires qui avaient toujours existé deviennent plus âpres et violents, du fait de la présence en leur sein de gens comme Hirino, qui sait ce que tuer veut dire. Ou encore, l'émergence de gâchettes plus jeunes et sans scrupules, comme Yamanaka Shoji dans le deuxième volet (仁義なき戦い 広島, Hiroshima shitô hen), frustré de n'avoir fait la guerre, mais qui se réalise dans le meurtre [5].

L'autre facette de cette “ ouverture ”, sur la complexité du monde, c'est évidemment la mise à nu de la médiocrité et la duplicité des hommes – notamment des chefs –, que montre inlassablement Combat sans code d'honneur (ce que fera également plus tard The Sopranos). Yamamori – qui va déclencher et gagner la guerre des gangs sur Kure grâce au sacrifice d'Hirino – est un pleutre malfaisant, pleurnichard, manipulateur, assoiffé de richesses et de considération, dominé par une épouse derrière laquelle il se cache, et pour qui ne comptent que les obligations des membres du clan à l'oyabun (親分). Et pour un Takeda qui sut anticiper la nécessaire transformation des organisations (volets 4 et 5 de la série) même s'il échoua, on dénombre cent médiocres et indécis Uchimoto (3, 4 et 5).

C'est donc de cela que nous parle Fukasaku. Des fils se retournent contre des pères, des frères se battent entre eux, des chefs liquident leurs lieutenants, des serments sont échangés et trahis, événements tout à fait inconcevables dans le yakuza eiga antérieur. Plus la violence gagne, moins les formes traditionnelles d'apaisement sont efficientes. Les médiations et cérémonies de réconciliation sont mises en cause à peine achevées, la fraternité de sang – en se multipliant – n'oblige plus personne, le rituel des funérailles tourne à vide (comme le montre Hirino interrompant celles de Testuya Sakai que président ceux qui ont commandité son meurtre, à la fin du premier épisode).

Pour mieux nous faire percevoir cette déliquescence, Fukasaku escamote de ces guerres ouvertes entre égaux les activités criminelles des clans (à peine entrevoyons-nous le jeu, les maisons de geishas, le racket). On se bat donc pour le pouvoir, pour le prestige, c'est-à-dire un devenir l'autre né de la fascination entre pairs et qui conduit à la pire des violences [6].

La seconde astuce scénaristique est de se servir d'Hirino et de ses deux passages en prison comme d'un point fixe pour juger de l'évolution du milieu. Une première fois incarcéré pour le meurtre de l'oyabun Doi, qui permettra à la famille Yamamori de contrôler Kure et de se lancer à l'assaut d'Hiroshima [7], il incarne à sa libération conditionnelle un esprit yakuza non contaminé par les enjeux de pouvoir intergénérationnels, c'est-à-dire proche de ce code d'honneur qu'il semble être le seul à encore respecter. Son second séjour en prison, plus long, coïncidera avec la tentative de transformation du clan dominant en société commerciale par Takeda, impliquant surtout l'abandon de tous liens, habitudes et usages féodaux [8].

Tant que le trauma né de la défaite persistera dans la population et que les règlements de compte seront contenus dans la sphère souterraine du crime organisé, ces luttes intestines progresseront dans une certaine tolérance. Après tout, les yakuzas servent aussi bien les intérêts des politiques qui reviennent sur le devant de la scène que ceux de la police (en éliminant les groupes criminels étrangers, chinois et coréens) ou encore ceux de la puissance occupante dans son effort de guerre contre le communisme. Dès que la violence débordera pour toucher des civils [9] et que leur dangerosité deviendra supérieure à leur serviabilité, les familles se décomposeront sous les coups de boutoir d'une opinion publique révoltée et d'une police jouant habilement sur les rivalités.

Même s'il faut reconnaître aux trois derniers épisodes une complexité qui en diminue quelque peu l'intérêt (Combat sans code d'honneur et Qui sera le boss à Hiroshima ayant été d'ailleurs les seuls à avoir été diffusés en France), il y a, de la part de Fukasaku, un vrai projet cinématographique et politique derrière les cinq volets de Jingi naki tatakai. Le futur réalisateur de Battle royale n'y bouscule pas simplement l'imagerie chevaleresque du yakuza, il interroge une société qui, en trois décennies, a renié entièrement ce qu'elle était pour se soumettre à un projet qui n'était pas le sien.

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/04/2014



Notes :

[1] voir Lady Yakuza

[2] Ninkyo eiga, souvent film historique se déroulant sous l'ère Meiji et les premières années de l'ère Showa. Les films dont l'action se situait après la guerre, par exemple le Japan Organized Crime Boss du même Fukasaku tourné en 1969, comportait toujours un yakuza honnête et chevaleresque et une histoire d'amour impossible.

[3] Surtout connu des jeunes générations comme étant le réalisateur de Battle Royale バトル・ロワイアル, Batoru rowaiaru) en 2000.

[4] Les occupants considérèrent que le rescrit prononcé le 1er janvier 1946 par l'empereur Shôwa (人間宣言, Ningen-sengen) était un abandon de son caractère divin et l'engagement pris par lui de faire du Japon un pays démocratique. La question est beaucoup plus complexe que cela (voir Wikipedia Ningen-sengen).

[5] La comparaison entre le meurtre du yakuza du marché noir par Hirino et celui de Wada par Yamanaka est assez éclairante sur les différences entre les générations, qui sont très importantes dans la série. Hirino tue en passant, alors que pour Yamanaka, c'est une terrible épreuve morale, qui se transforme une fois accomplie en véritable jouissance. Hirino ne tuera jamais qu'en respectant le code et plutôt à bon escient (c'est-à-dire après réflexion), Yamanaka tirera sur toute personne se mettant en travers de son chemin.

[6] L'un des thèmes du Caïd de Yokohama (日本暴力団 組長, Nihon boryokudan: Kumicho) tourné par Fukasaku en 1969 pour la TOEI. Tsuruta Kôji y joue le rôle d'un yakuza chevaleresque et christique dont l'ennemi mortel est Miyahara, un voyou ne respectant rien (interprété par Wakayama Tomisaburô) tout en admirant le premier au-delà de tout, l'informant avant de mourir qu'il n'avait plus eu qu'une idée après l'avoir rencontré :lui ressembler.

[7] Hirino accepte de tuer Doi, dans la première moitié du premier film, pour le compte de Yamamori, qui lui promet monts et merveilles pour sa sortie de prison. Quand celle-ci advient, les promesses se sont envolées, la guerre fait rage entre l'oyabun et Sakai qui a monté son propre clan et qu'Hirino est chargé d'abattre. Au nom de leur fraternité passée et du respect qu'ils se doivent, ni l'un ni l'autre, alors qu'ils en ont la possibilité, ne tue l'autre. Sakai est descendu ensuite par un couple de tueurs commandité par Yamamori, qui osera présider ses funérailles.

Le second film parcourt la même chronologie que le premier durant le temps où Hirino étant en prison. Cette fois-ci, l'action se passe dans la ville d'Hiroshima où les luttes vont se déplacer pour les quatre films restants, qui eux respecteront une chronologie stricte.

[8] Pour affirmer son emprise sur le clan durant le séjour en prison de Takeda, son remplaçant remet aux goûts du jour la relation d'homme-à-homme, fondement du lien vassalique. C'est ce qui lui sera reproché en premier par Takeda libéré.

[9] Violant la neuvième règle du Ninkyôdô, le code d'honneur yakuza.

illustrations tirées des films

Disponibilité : L'intégrale de Jingi naki tatakai a été éditée en coffret sous le titre générique des Yakuza papers par HVE (attention c'est un zone 1). On peut trouver, avec des sous-titres français, Combat sans code d'honneur, le premier volet qui est le plus intéressant, couplé avec l'excellent Cimetière de la morale évoqué ici. L'ancienne communauté Calorifix avait traduit en français les quatre premiers volets.

Studio : TOEI
Réalisation : Fukasaku Kinji

Scénario : Iiboshi Kôichi d'après les mémoires de Minô Kôzô