Inugamike No Ichizoku (I)

I
Ichikawa Kon

Inugamike No Ichizoku (I)

Crime, policier, thriller – Japon (1976)

Inugami Saheen, magnat de l'industrie pharmaceutique, meurt en laissant à une famille qui le détestait un testament destiné à semer la discorde et la mort. L'enquêteur Kindaichi Kōsuke est appelé à la rescousse par un clerc de l'étude gardienne du document qui craint que le malheur s'abatte sur les Inugami. Juste avant de rencontrer Kindaichi, il est empoisonné.

Le personnage très populaire de Kindaichi (et le style des livres de Yokomizo Seishi, des whodunit teintés parfois de surnaturel, idéaux pour des films abordables et à succès) a été très tôt adopté par le cinéma nippon (1947). Inugamike No Ichizoku est la première adaptation de l'un de ces romans réalisée par Ichikawa Kon, qui mettra ensuite en scène, dans la foulée, deux autres titres de Yokomizo, toujours pour la Kadokawa. Sa dernière réalisation, à l'âge de 90 ans, sera un remake pratiquement plan par plan de ce Inugamike No Ichizoku.

L'argument du livre

A la sortie de la guerre, alors que tous les soldats ne sont pas démobilisés, Inugami Saheen laisse à ses héritiers des dernières volontés empoisonnées. Toute sa fortune ira à la belle Nonomiya Tamayo, petite-fille de l'homme qui le recueillit soixante ans plus tôt lorsque, orphelin et crevant de faim, il posa son maigre bagage à Nasu.

La seule obligation qu'y met le défunt est qu'elle prenne pour époux le fils de l'une de ses trois filles, s'ils sont encore vivants (autrement, elle touche la totalité du pactole) dans un délai imparti. Si, par contre, elle se refuse au mariage, l'héritage doit être réparti en cinq parts, une par petit-fils et les deux restantes étant destinées à un inconnu nommé Aonuma Shizuma.

Yokomizo Seishi avait créé là une situation tout ce qu'il y a de plus explosive. Les trois filles de Saheen sont nées de mères différentes, concubines sans légitimité, qui détestent autantle vieillard que leur condition et qui sont prêtes à tout pour favoriser leur enfant. L'atmosphère de haine, de médisance et de mesquinerie entre les trois "maisons" et la jeune Tamayo était d'ailleurs la plus grande réussite du roman. Il y avait là, de la part de Yokomizo, un constat parfaitement lucide sur le rôle de l'égalité comme facteur de propagation de la violence : mis en concurrence avec les mêmes chances, les trois petits-fils, soutenus par trois femmes elles-mêmes issues d'un tel système [1] , ne pouvaient que se déchirer en dévoilant leurs plus mauvais côtés.

Ce n'est pas tant la présence de l'argent et du pouvoir qui comptait que l'envie de se les approprier, justifiant toutes les bassesses et toutes les vilenies. Même si, implicitement, Yokomizo critiquait un monde corrompu par le matérialisme et les convenances, comme le montrait l'opposition entre les histoires des familles Inugami et Nonomiya.

Un choix d'adaptation contestable

Ichikawa Kon a suivi de très près l'intrigue complexe élaborée par Yokomizo, tout en lui apportant un certain nombre de simplifications, destinées à ramasser les évènements pour qu'ils soient intelligibles. De ce côté, le lecteur du livre retrouve presque intacts les nombreux rebondissements qui émaillent l'histoire. Toutefois, les adaptateurs ont fait deux choix à la fois compréhensibles et contestables, qui changent finalement totalement la perception que l'on peut avoir de l'œuvre.

Une partie de la charge émotionnelle haineuse du roman était rendue grâce à la différenciation très marquée des personnages, à la façon du kabuki : ingénue, gentils, méchants, sauvage (Saruzo), ridicules (les policiers) étaient tous construits en violent contraste et, dans une même famille de rôles, tout en nuances.

Le film lisse ces contrastes, peut-être pour ne pas en rajouter dans le côté théâtral (un whodunit filmé étant toujours trop théâtral) [2], sans doute dans le but d'humaniser les acteurs du drame. Cependant, ce mouvement s'accompagne d'une expulsion de la violence vers l'extérieur par le recours au surnaturel, c'est-à-dire une déresponsabilisation des personnages des conséquences de leurs choix, de leurs actes, qui font que l'effet inverse est obtenu. Au lieu d'êtres humains qui se perdent eux-mêmes de par leurs dérisoires passions, nous avons des marionnettes entrainées dans le tourbillon du fatum. De fait, la haine trop humaine bien gênante n'est plus nécessaire, l'hystérie et la possession peuvent prendre sa place.

Si le surnaturel est une composante de l'œuvre de Yokomizo, ce n'est jamais comme principe explicatif. Il en fait toujours une façon erronée qu'ont les personnages de percevoir la réalité (assez conforme au mode de pensée ancestral de beaucoup de Japonais). Il est vrai qu'en donnant le patronyme d'Inugami a cette famille [3], le romancier offrait une piste très tentante, mais il ne la suivait surtout pas : son logicien d'enquêteur montrait bien, au final, que tous ces drames enchainés n'étaient que choses humaines.

Le parti-pris du cinéaste de faire, de l'assassin, un être possédé par l'âme maléfique du vieil Inugami, de nous le présenter, halluciné et tourmenté par un ectoplasme ricanant du défunt est une incompréhension majeure, une sorte de retour à un état où nos actes seraient guidés par des déterminismes incontrôlables. Ichikawa croit en la bonté de l'homme, in fine, et il a besoin, quelque part, de sauver son meurtrier, faisant de la cruauté de ses gestes le fruit de la vengeance morbide d'un vieillard mourant.

Or, ceci n'est possible qu'en dénaturant totalement une scène très brève (elle fait deux pages) mais tout à fait magistrale du roman, qui montre au contraire combien la haine et le ressentiment habitent depuis l'origine les trois sœurs. C'est un lynchage sacrificiel, une unanimité violente contre celle qui menace le statu quo ante, pauvre ouvrière dont est tombé amoureux, trente ans plus tôt, le patriarche. Et parce qu'elle porte en elle son unique fils, elle peut devenir l'épousée et renvoyer ainsi, au néant, les trois sœurs nées de concubines et leur enfant.

Ishikawa Kon traite ce lynchage de façon elliptique, via une esthétisation visuelle de la violence abusant du ralenti, qui fait penser à une sorte de cauchemar. Cela trahit, à mon sens, la fulgurante réalité de ce passage dans le roman, où les trois femmes vont jusqu'à la torture du nourrisson afin que cède leur rivale [4]. C'est également pour ce besoin de déposséder de leur propre violence ces personnages (notamment le meurtrier) que le film passe sous silence les trois tentatives de meurtre antérieures à la lecture du testament qui visaient Tamayo, parce qu'elles ne peuvent évidemment cadrer avec le motif de possession que poursuit Ichikawa.

Un succès commercial

Dernière conséquence de ce choix, qui renvoie l'ensemble des crimes et leur dissimulation à une trop intense relation filiale plutôt qu'au ressentiment et à la haine, le bouleversement des équilibres temporels du roman. Là où Yokomizo expédiait dans les ultimes pages son dénouement, il faut plus de vingt minutes à Ichikawa, ce qui lui permet d'accentuer encore plus les figures tragiques de Matsuko et de son fils. Les différentes scènes qui composent cette fin sont cependant très belles, l'isolement hiératique du meurtrier dans la grande salle d'apparat de la résidence tandis que Kindaichi explique le déroulement de l'affaire est une jolie trouvaille.

Dans l'ensemble filmé plutôt classiquement, le film s'offre quelques délires visuels tendance psychédélique (l'altercation sur la terrasse, le lynchage et, évidemment, celles faisant intervenir l'ectoplasme) qui ont beaucoup vieillis, et lorgne vers un gore amusant parce qu'un peu ringard désormais. Mais les scènes d'intérieur sont parfaitement étouffantes et un montage d'une précision horlogère, alternant actions, enquête et questionnement des personnages, permet au spectateur de se perdre avec délice sur les fausses pistes de cette intrigue alambiquée.

Takamine Mieko écrase la distribution de son visage sévère et douloureux, Shimada Yōko est une très belle, sensible et toujours virginale (à presque 30 ans) Tamayo, le reste du casting étant inégal. Quant à Ishizaka Kōji, il compose un enquêteur parfois un peu excessif dans son jeu, mais qui reste très proche de son modèle romanesque.

On peut donc réellement apprécier ce Inugamike No Ichizoku, qui fut un immense succès commercial et devint même un modèle de ce type de fictions, à la condition d'avoir oublié le livre de Yokomizo et cette chronique.

Ce film est l'adaptation d'un roman de Yokomizo Seishi, dont vous pourrez lire la chronique ici : La hache, le koto et le chrysanthème.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/07/2011



[1] Aucune n'étant “ légitime ” selon les conceptions de l'ancienne société japonaise, parce que filles, parce que nées hors mariage. La légère préséance qu'accordent les deux plus jeunes à leur aînée ne repose sur rien et volera en éclat dès la lecture du testament.

[2] Le casting aurait pu être un remède à ce lissage des personnages et il y réussit en partie : la virginale Tamayo est parfaitement incarnée par Shimada Yōko, mais la sévérité inexpressive du visage de Takamine Mieko (Matsuko) ne rend qu'en partie le destin de cette femme. Les personnages des petits-fils, très caractérisés dans le roman, sont médiocrement rendus ici.

[3] L'inugami 犬神, est un esprit ressemblant à un chien et accomplissant une vengeance. On dit de lui qu'il est capable de s'emparer d'une personne pour accomplir son dessein destructeur. C'est l'arrière-plan du film éponyme d'Harada Masato sorti en 2001.

[4] Dans son remake de 2006, Ichikawa ira même jusqu'à supprimer la scène de l'unanimité meurtrière des trois sœurs contre la mère de Shizuma.

Illustrations de cette page : L'arrivée de Kindaichi à Nasu • La belle Tamayo tombe dans un piège • Le lynchage de Kokoni

Titre international : The Inugami Family

Studio : Kadokawa Haruki Jimusho
Réalisation : Ichikawa Kon

Scénario : Nagata Norio et Hidaka Shinya d'après Yokomizo Seishi

Avec : Ishizaka Kōji (Kindaichi Kōsuke), Nonomiya Tamayo (Shimada Yōko), Inugami Matsuko (Takamine Mieko)

Durée : 146 minutes
Couleurs
DVD japonais avec st anglais