Elle s'appelait Scorpion

E
Ito Shun'ya

Elle s'appelait Scorpion

Crime, policier, thriller – Japon (1972)

Un officiel venant visiter la prison, Matsu, connue sous le sobriquet de Sasori, est extraite du mitard où elle pourrit depuis un an, ruminant sa vengeance. Elle en profite pour tenter de rendre aveugle Goda, le directeur borgne dont elle est la bête noire, entraînant une nouvelle punition collective. Au cours d'un transfert, elle s'échappe avec six autres prisonnières.

Second volet de la série Sasori sorti seulement trois mois après le premier épisode, Elle s'appelait scorpion (女囚さそり 第41雑居房, Joshuu sasori: Dai-41 zakkyo-bô) est un film qui pourrait apparaître comme double (ou schizophrène ?) à plus d'un titre.

Le début et la fin le rattachent immanquablement au film de vengeance qu'était La femme scorpion [1], insistant sur la haine personnelle liant le directeur Goda (et à travers lui tous les hommes) à Matsu.

Irréductible, inflexible, jusqu'au-boutiste, Sasori est une insulte à l'autorité patriarcale qu'il représente. Assimilée au Christ, via une nouvelle scène de torture où elle est crucifiée puis violée par des gardiens, son attitude évoque Matthieu 10.34 et 35 :

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère. [2]

C'est un passage étonnant, dont le côté kitsch pourrait faire douter de l'intérêt, mais qui prend tout son sens avec le recul. Les violeurs avancent déguisés et masqués d'un bas qui leur donnent une tête de démon kabuki et donc l'anonymat. Sasori va chercher et réussir à percer (en arrachant le bas avec ses dents) celui-ci, dévoilant que ses persécuteurs sont bien des hommes ordinaires, ce qui éclaire un peu plus la perspective messianique (dont on verra par la suite la limite) ouverte par sa crucifixion.

Car le ferment de contestation du primat masculin que représente la jeune femme est une pourriture, une « peste qui s'est abattue sur notre monde » selon les termes du directeur. Ses codétenues ne sont pas loin de penser la même chose d'elle, partagées entre une admiration et une fierté sans limites pour “ celle qui résiste ” et une haine pour les tourments qu'elles les obligent à supporter en retour. L'ambivalence du sacré (bien et mal tout à la fois) baigne la personne et les actes de la femme scorpion et donc ce mélange d'àmour et de haine qu'elles lui portent.

Par son esthétique et sa thématique, la cavale centrale semble avoir peu de rapport avec les motifs de vengeance et d'érotico-sadisme du premier épisode que l'on vient de nous rappeler. Principalement tournée en extérieur, cette course poursuite dans des paysages déserts d'apocalypse impose à l'ensemble du métrage une photographie violemment contrastée et assez désaturée où, à quelques exceptions près, les noirs, bleus et gris sont prépondérants.

Plusieurs scènes de studio bénéficiant des lumières chaudes et sophistiquées omniprésentes dans La femme scorpion s'y intercalent, créant un fort décalage avec le traitement réaliste des événements. Elles correspondent à une dimension onirique présente dans le film précédent, mais dans des tonalités inversées (les couleurs froides dominaient alors).

Dans la présentation chantée, traditionnelle et théâtrale, qui est faite des sept pècheresses, Sasori est la seule dont le nom et le crime ne sont pas prononcés. Plus mutique que jamais [3], poursuivant un destin propre alors même que toutes tentent d'échapper à la meute des gardiens lancée sur leurs traces, elle est à la fois en retrait du groupe (les autres se méfient clairement d'elle, elle est toujours bonne dernière quand elles courent) et en position symbolique centrale. C'est à elle que la vieille femme (hallucination individuelle, collective, ou irruption du surnaturel ?) transmet le couteau et le devoir de vengeance avant de se désintégrer dans les feuilles d'automne... Sa violence, au contraire de ses compagnes, est entièrement sous contrôle et tendue vers un but précis.

Ces évadées, toutes meurtrières « du fait des hommes » pensent retrouver – à l'exception d'Oba l'infanticide, femelle alpha sans espoir – tout ou partie de leur humanité perdue. Elles rêvent de serrer un être aimé dans les heures qui suivent le début de leur fuite, comme si celle-ci les avait définitivement lavées de leur faute. Telle redécouvre son image dans un vieux miroir brisé, telle autre se met en péril pour voir son fils, celle-ci badine avec des enfants... Seule la grimaçante Oba [4] et Matsu savent que cette course folle est sans espoir ici-bas.

Il n'y a plus de place pour elles dans ce monde dominé par la bestialité et le machisme – les gardiens qui les poursuivent, les touristes qui les violent – auxquels elles ne peuvent qu'opposer une violence symétrique et aveugle, avec la prise en otage du car qui transportait ces derniers. Alors elles tuent, elles trahissent, elles sont trahies en retour, car la rédemption n'existe pas à ce moment et sur cette Terre. Il faut qu'elles meurent pour consacrer l'injustice qui leur a été faite et libérer l'esprit vengeur qui les délivrera. Le rythme du film est accéléré durant tout ce passage, caméra à l'épaule, plans serrés sur les visages qui paniquent, ceux des otages et ceux des prisonnières, unis dans un destin absurde.

Le dispositif final d'Elle s'appelait Scorpion ressemble trait pour trait à celui de La femme scorpion, une fois encore introduit par la chanson de la rancune. Toujours vêtue de noir et de sa capeline, Matsu libre revient se venger. L'affaire n'est cette fois-ci pas personnelle, mais principielle. En détruisant Goda, elle élimine le Père Terrible, ce fondement de la domination mâle chauvine dont elles furent toutes victimes, ouvrant en cela une ère nouvelle de sororité.

C'est le sens de la dernière séquence où dans la ville (celle que les fuyardes n'avaient jamais pu atteindre), toutes les prisonnières courent désormais ensemble [5] , sans la moindre peur, derrière une Sasori rédemptrice. Elle s'appelait Scorpion, brûlot féministe et révolutionnaire...

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/05/2014



Notes :

[1] Voir La femme scorpion.

[2] Le christianisme, qui prône l'amour et l'obéissante soumission à Dieu, a besoin de détruire au préalable une société archaïque fondée sur les générations et le respect des pères, pour arriver à un monde de frères, égaux et sans obstacles vers Lui. C'est le sens des paroles du Christ.

[3] On raconte que c'est parce que Kaji Meiko était profondément choqué du langage ordurier de l'héroïne dans le manga de Shinohara que les scénaristes en vinrent à ne lui faire prononcer que quelques phrases par film.

[4] À l'instar d'un personnage de kabuki, mais sans maquillage. Elle est le pendant de la détenue Masuki qui voulait tuer Sasori dans La femme scorpion et qui, elle, était maquillée comme un démon.

[5] Le fait qu'elles soient toujours vêtues de leur robe pénitentiaire peut vouloir signifier que le chemin reste encore long, après la mort du chauvinisme mâle, pour être réellement libre.

Illustrations tirées du film :
La crucifixion – La transmission de la vengeance – Oba – La rédemption

Titre international : Female Convict Scorpion Jailhouse 41

Studio : TOEI
Réalisation : Itô Shun'ya

Scénario : Ito Shun'ya, Kônami Fumio et Matsuda Hirô, d'après le manga de Shinohara Tōru

Avec : Kaji Meiko (Matsu la femme-scorpion), Shiraishi Kayoko (Oba), Watanabe Fumio (Goda, le directeur de la prison)

Durée : 85 mn
Couleurs