La femme scorpion

L
Ito Shun'ya

La femme scorpion

Crime, policier, thriller – Japon (1972)

Lors d'une cérémonie officielle dans une prison pour femmes, Mani et Yuki tentent de s'échapper. Rattrapées par les matons, elles sont jetées au trou, humiliées et torturées par les gardiens et les prisonnières de confiance.

On a vu qu'avec la retraite cinématographique de Fuji Junko et l'étiolement du ninkyo eiga [1], la TOEI avait dû réagir en investissant le genre jitsuroku eiga, la série Combat sans code d'honneur de Fukasaku Kinji renouvelant le film de yakuza. Il restait cependant à combler le vide de la tough girl, cette justicière sans peur dans un monde de brutes qu'incarnait également Oryu la pivoine rouge.

La femme scorpion (女囚701号/さそり, Joshû Nana-maru-ichi Gô : Sasori), prisonnière n° 701 interprétée par Kaiji Meiko remplira ce rôle, dans un univers beaucoup plus sombre, violent et sexué que ne l'était finalement l'aimable Japon de l'ère Meiji dans lequel vivait Oryu.

Depuis I Am a Fugitive from a Chain Gang de Melvin Leroy jusqu'au Oz de Tom Fontana, le cinéma carcéral a enfanté quelques chefs-d'œuvre. Les relations de pouvoir, le sadisme, la violence née de la frustration sexuelle et de la promiscuité sont le fond commun du genre, qui mystérieusement produit de bons gros nanars dès qu'il prend pied dans une prison pour femmes. Le souci de tirer en permanence les situations vers un érotisme graveleux propre à contenter les pulsions d'un public voyeur ne s'embarrasse pas d'intrigues sophistiquées et c'est pourquoi la plupart de ces films, tournés à partir de 1970, relèvent du cinéma d'exploitation. Au Japon cependant, le sadisme – à la fois donnée culturelle et compensation à l'intransigeance de la censure concernant la nudité et la sexualité – confèrera une tonalité particulière à ces œuvres.

La femme scorpion offre son lot de corps déshabillés, de passage sous la douche et de petites culottes, ainsi qu'une scène lesbienne pudique mais explicite. Itô Shunya n'oublie pas les amateurs de kinbaku [2], les coups pleuvent et les humiliations s'enchaînent, les gardiens comme les prisonnières de confiance se défoulant, principalement sur l'héroïne. De quoi permettre à la TOEI de répliquer aux “ romans pornos ” (ロマンポルノ, roman poruno) de la Nikkatsu [3], à une époque où, concurrencés par la télévision, les studios utilisaient volontiers l'artillerie lourde pour amener le public dans les salles obscures.

L'histoire de Matsushima Nami, plus connue sous son diminutif Matsu ou encore son surnom sasori, ne tombe pourtant jamais dans le scabreux et le racoleur, essentiellement grâce à une inventive mise en scène d'Itô Shun'ya, une recherche permanente dans la construction des plans – lumières ou cadre – conjuguées au côté excessif des situations et des personnages auquel répond celui parfaitement stoïque et inoxydable de l'héroïne. Il y a un côté cartoonesque – peut-être reflet du manga dont il est tiré – qui rend parfois irréel La femme scorpion. Mais si Sasori passe à travers les coups et les mauvais traitements en restant toujours aussi belle et hiératique, attendant sa vengeance, il ne faut cependant pas prendre le film à la légère, car la violence faite aux femmes est bien là.

Après une scène d'évasion et une poursuite superbement filmée, Matsu et Yuki sont jetées au cachot tandis que toutes les autres sont punies par un directeur sadique (le vociférant et implacable Watanabe Fumio), qui joue efficacement sur la haine entre prisonnières et l'aveugle bêtise de ses matons.

L'occasion pour la naïve et amoureuse Matsu de se remémorer comment elle a été manipulée par son petit ami, flic de la brigade des stups qui s'est servi d'elle pour piéger une bande de voyous, mais a attendu que ceux-ci abusent de la jeune femme avant d'intervenir. Ce flashback est traité de façon symbolique, onirique, abstraite, comme si ces souvenirs étaient une pièce de théâtre. Pour la scène du viol, Itô utilise un plancher de verre sous lequel il place sa caméra, qui va lui offrir un point de vue original sur l'action et surtout les visages des violeurs, déformés par la concupiscence et l'abjection.

Tout au long du film, on retrouvera cette expression bestiale des gardiens comme des prisonnières de confiance qui, prenant pour du mépris à leur encontre le mutisme du n° 701, n'auront plus qu'un seul but commun : la briser. Itô va donc enchaîner les pièges, les agressions et les punitions, parfois sous un mode onirique qui frôle le fantastique. Comme dans la scène des douches où Masuki, dont la machination s'est retournée contre elle par la faute de Matsu, est littéralement transfigurée en démon durant sa poursuite pour la tuer. Ou encore ce changement soudain de lumière lors du mouvement de révolte des prisonnières, qui baigne d'un rouge sombre la cour de la prison transformée en enfer. Cela semble un effet téléphoné, mais les nombreuses variations d'ambiance et une photographie très expressionniste (que l'on retrouvera également dans le second volet de la série Elle s'appelait Scorpion 女囚さそり 第41雑居房) font parfaitement sens dans l'action.

Après bien des misères dont elle se sort sans un bobo, Matsu va s'échapper et ainsi pouvoir se venger de son ancien petit-ami et du chef yakuza avec lequel il est en affaire et qui avait mis à prix la tête de la jeune femme. Introduits par une ballade interprétée par Kaji Meiko [4], ces différents meurtres semblent aussi relever du surnaturel, la femme-scorpion apparaissant comme par magie dans les endroits les mieux défendus (le bureau du caïd) ou les plus inaccessibles (la cabine d'ascenseur du commissariat). Le combat entre les deux anciens amants dans cet espace confiné puis sur la terrasse est un grand et long moment – après tout ce que Nami a subi, c'est le minimum –, où le montage alterne, au rythme des coups portés, les plans lointains et rapprochés, certains avec la caméra à 90°. Tout ceci est diablement efficace, jouissif et consolatoire.

La femme scorpion peut repartir vers la prison, une nouvelle aventure et une nouvelle vengeance dont nous reparlerons bientôt. En conservant a minima le rôle de Matsu, Itô Shun'ya et son équipe vont réussir un second petit chef-d'œuvre, totalement différent, la cavale de sept réprouvées tentant de renouer avec leur humanité et qui ne trouveront que la mort. Sauf, bien sûr, l'indestructible Sasori.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/05/2014



Notes :

[1] Voir ma chronique de Lady Yakuza.

[2] Kinbaku (緊縛), l'art d'entraver les corps. Au début du film, Nami et Yuki sont savamment attachées sur le sol du mitard, après leur tentative d'évasion. Lors de la révolte des prisonnières, les gardiens leur livrent Nami, qui sera entravée et suspendue à une chaine pendant du plafond.

[3] La Nikkatsu, le plus ancien des studios, tournait à l'époque six à sept films du genre pinku eiga (porno soft épicé de sadisme) par mois. Films à très petits budgets, ils étaient cependant réalisés par des cinéastes chevronnés qui en profitaient pour expérimenter.

[4] Comme l'était l'instant final des Lady Yakuza, la chanson de la pivoine, sur toutes les lèvres au Japon lors de sa sortie, étant chantée par l'actrice Fuji Junko.

Illustrations tirées du film

Titre international : Female Prisoner #701: Scorpion

Studio : TOEI
Réalisation : Itô Shun'ya
Photographie : Nakazawa Hanjiro

Scénario : Kônami Fumio et Matsuda Hirô, d'après le manga de Shinohara Tōru

Avec : Kaji Meiko (Matsu la femme-scorpion), Yokoyama Rie (Katagiri), Watanabe Fumio (Goda, le directeur de la prison)

Durée : 87 mn
Couleurs : oui