Masquerade

M
Choo Chang-min

Masquerade

Drame historique – Corée du Sud (2011)

Craignant pour sa vie, mais décidé à continuer entre insouciance et plaisirs, Gwang-hae, quinzième souverain de la dynastie Joseon, demande à son proche conseiller Heo Gyun de lui trouver un sosie qui prendrait sa place certaines nuits. Un comédien de province mal dégrossi, Ha-seon, est le portrait craché du roi.

Le dynamique cinéma coréen produit de nombreux films historiques qui sont assez méconnus en Occident, où sont essentiellement importées les histoires plus noires de flics, de truands, de vengeance.

Gwanghae, Wangyidoen namja, exploité internationalement sous le titre Masquerade, a été le film de l'année 2012 en Corée, tant en nombre d'entrées (plus de douze millions) qu'en récompenses raflées lors des Oscars locaux. Le très populaire Lee Byung-hun, rencontré dans A bittersweet life ou Le bon, la brute et le cinglé, incarne le rôle d'un roi – coincé, imbu de lui-même, paralysé par l'étiquette et réduit à faire de la figuration par les manœuvres des hauts dignitaires de son régime – et celui d'un bouffon, Ha-seon, homme du peuple sans manières.

De simple doublure pour permettre au souverain de passer sans risques des nuits auprès de sa concubine préférée, le clown qui moquait les mœurs de la Cour dans les tavernes va bientôt devenir roi à plein temps. Gwang-hae tombe en effet gravement malade, peut-être empoisonné, à un moment où sa présence est nécessaire pour apaiser les intrigues internes qui doivent décider, entre autres, des alliances avec les puissants voisins de la dynastie Jeoson que sont les Ming chinois et les Qing mandchous (l'action se situe aux alentours de 1620, période importante puisque, une génération plus tard, les Mandchous contrôleront la Chine).

Sous la férule d'Heo Gyun (impénétrable Ryoo Seung-Ryong) et en attendant son rétablissement, Ha-seon prend donc sa place. Toute cette partie de Masquerade est traitée sur le ton de la comédie, traquant les mauvaises manières de l'homme du peuple et les réactions surprises ou effarées de son entourage. Sous la moquerie, le réalisateur Choo Chang-min dessine cependant de façon assez précise les mœurs de la Cour et son mode de fonctionnement, le cérémonial étouffant, l'isolement relatif dans lequel est tenu le souverain.

Si Ha-seon a pu si facilement se glisser dans la peau et le rôle de Gwang-hae, c'est aussi parce que l'autorité royale n'est elle-même qu'un simulacre. Le pouvoir appartient aux lettrés qui grouillent dans le Palais, organisés en factions qui s'opposent et font pression tant qu'on ne leur a pas accordé ce qu'ils désirent ou ont eux-mêmes décidé. On les entend psalmodier d'une seule voix leurs demandes, on les voit faire barrage de leurs corps pour interdire le passage au roi tant que celui-ci n'a pas prononcé la formule rituelle leur donnant satisfaction.

Ha-seon est évidemment surpris, car cela va à l'encontre de ce que le peuple imagine être le roi, c'est-à-dire un personnage tout-puissant gouvernant au mieux de l'intérêt de ses sujets. Il va donc se mettre à agir en souverain, tournant à son avantage les règles de la Cour pour pouvoir se libérer de la tutelle pesante des conseillers. Et comme il n'a pas oublié d'où il vient, ses décisions sont toutes empreintes de compassion pour ses semblables et de dignité pour son pays, là où n'existaient il y a encore peu que marchandages et avides intérêts personnels.

Le message de Masquerade est évidemment clair : la grandeur d'âme et la noblesse ne se trouvent pas chez ceux qui s'en réclament, mais chez ceux qui les mettent en pratique en aimant leur prochain, en aidant celui qui tombe à se relever, en pardonnant ceux qui les ont offensés.

Comme dans Le retour de Martin Guerre – autre histoire de substitution/mystification –, Ha-seon aura besoin de la complicité d'une femme pour ne pas être démasqué trop tôt. C'est l'épouse de Gwang-hae, reine délaissée bien étonnée de voir son mari redevenu soudain amoureux, sensible et à l'écoute d'autrui qui lui accordera – volontairement ou non, la question reste malicieusement en suspend – confirmation de son identité. La dernière partie de Masquerade est plus sombre, trop d'intérêts ayant été bousculés par les décisions de Ha-seon.

En 1980 et sur un thème identique, Kurosawa Akira avait réalisé Kagemusha 影武者, un drame puissant et spectaculaire sur le pouvoir [1]. Sans atteindre ces sommets, notamment parce que Hwang Jo-Yoon (scénariste de Old boy) a d'abord écrit une comédie avec une jolie romance, Masquerade est un film plaisant et intelligent, dans lequel Lee Byung-hun joue avec beaucoup de finesse les deux rôles antinomiques. La superbe reconstitution historique du XVIIe siècle coréen a sans doute fait beaucoup pour son succès, costumes et décors étant magnifiés par les choix du chef opérateur Lee Tae-Yoon.

(En attendant une éventuelle sortie en France, on peut trouver une version DVD sous-titrée en anglais de ce film Masquerade pour environ US$ 13)

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/05/2013



Notes :

[1] Kagemusha devait être, à l'origine, une comédie. Mais un différent entre Kurosawa et Katsu Shintaro, l'acteur pressenti pour tenir le double rôle, obligea le cinéaste a remanier en profondeur son script, jusqu'au drame qui obtint la palme d'or à Cannes en 1980.

Illustrations de cette page :
Lee Byung-hun dans le double rôle – Han Hyo-Joo dans celui de la reine

Titre original : 광해, 왕이 된 남자 Gwanghae, Wangyidoen namja

Studio : CJ Entertainment
Réalisation : Choo Chang-Min

Scénario : Hwang Jo-Yoon

Avec : Lee Byung-Hun (Le roi Gwang-hae - Ha-seon) – Ryoo Seung-Ryong (le conseiller Heo Gyun) – Jang Gwang (l'eunuque) – Han Hyo-Joo (la reine) – Kim In-Kwon (le garde du corps)

Durée : 131 minutes
Couleurs : oui