La porte de l'Enfer

L
Kinugasa Teinosuke

La porte de l'Enfer

Drame historique – Japon (1953)

Au cours de la rébellion de Heiji qui voit s'opposer les Minamoto aux Taira, une dame de la Cour, Kesa, se fait passer pour la sœur de l'Empereur afin de permettre à celle-ci de se mettre à l'abri. Moritô, le guerrier qui l'a accompagnée dans sa fuite est du côté du vainqueur, Taira no Kiyomori. Au moment de récompenser ses féaux, ce dernier voit Moritô lui demander de lui accorder Kesa.

Grand Prix du Festival de Cannes en 1954, La porte de l'Enfer confirma l'irruption du cinéma japonais sur la scène internationale, son originalité et son importance, alors que le magnifique Rashômon (羅生門) de Kurosawa avait déjà raflé le Lion d'Or à Venise en 1951 (Oscar du meilleur film étranger en 1952).

Jigokumon a souvent été vu comme un superbe objet cinématographique au service d'un thème plutôt banal. Le soin apporté à la reconstitution historique par le vétéran Kinugasa, la magnificence des costumes et la simplicité dépouillée des décors, la lenteur et le hiératisme des attitudes, la beauté fragile de Kyô Machiko situent l'œuvre, aujourd'hui encore, hors du temps. La composition des cadres et le travail exceptionnel du chef opérateur Sugiyama Kôhei – avec une image excessivement saturée, aux couleurs vibrantes que l'on peut aimer ou détester – donnent à pratiquement chaque scène l'aspect d'une peinture classique.

La révolte de Heiji et ses épisodes guerriers occupent le premier mouvement de La porte de l'Enfer et sont traités, à l'exception de l'assaut du palais impérial et de la fuite de Kesa et Moritô, de façon elliptique. Kinugasa Teinosuke prend astucieusement appui sur la lecture d'un emaki (絵巻) [1] pour rapidement conter la fin sans gloire du Bas Conseiller Shinsei – l'homme le plus puissant de l'Empire – la victoire de Taira no Kiyomori sur son rival Minamoto no Yoshitomo et le rétablissement du(es) Souverain(s).

La scène de bataille initiale est particulièrement réussie, retrouvant en mouvement la fureur et la violence si bien suggérées sur le rouleau. Elle contraste évidemment avec la lenteur du reste du film – guerre de position reflétant la vanité des hommes qui est à la base de tous les excès de cette période – ce qui a pu décevoir certains spectateurs récents qui espéraient peut-être voir un chanbara eiga [2].

L'arrière-plan historique est schématique, mais c'est amplement suffisant pour situer le propos du film : une époque où les valeurs sont épuisées. Le frère aîné de Moritô va trahir son serment de féal, son cadet va lui tourner le dos en ne soutenant pas sa rébellion, puis se laisser déborder par sa passion pour Kesa. Le Seigneur Kiyomori, qui s'est imprudemment engagé à lui donner ce qu'il souhaitait, sans l'encourager n'y fera pas obstacle. D'abord, comme nous l'apprend le Dit des Heike (Heike monogatari), car il est lui-même un homme à femmes qui enchaîne les conquêtes. Ensuite, parce que le statut d'un couple, à cette époque, est des plus incertains :

Il en est qui échangent des serments pour mille et dix mille années et qui bientôt se séparent. Il est des liens qu'on croit nouer pour un instant et qui durent toute la vie. Rien n'est en ce monde moins assuré que l'union de l'homme et de la femme.

Dame Kesa est en effet mariée à Watanabe Wataru, guerrier honnête et droit, et le couple s'aime d'évidence. Même si le mari soutient l'épouse, c'est sur les épaules de celle-ci que repose tout le poids du refus.

Les convenances, l'obligation clanique de ne pas en découdre martialement entre hommes, autrement que sur un plan symbolique (la course qui oppose mari et prétendant et que le premier laisse le second gagner pour finalement dévaluer son adversaire) forcent Kesa à affronter seule son destin. Alors que les assauts de cet amoureux non désiré deviendront plus pressants et surtout menaçants, elle lui cédera, l'enjoignant à tuer au préalable son époux. Puis, convainquant celui-ci d'échanger leurs places pour la nuit, elle coupera sa magnifique chevelure et attendra le coup d'épée fatal, conservant par son sacrifice l'honneur de son mari. À la fin de La porte de l'Enfer, son meurtrier se soumet à la volonté de Wataru, qui refuse de prendre sa vie. Moritô tranche alors son toupet, signe de son entrée en religion.

C'est sous son nom de moine, Mongaku, et sa recherche éperdue de l'ascèse (notamment en restant plusieurs jours durant, en plein hiver, sous le choc d'une cascade glacée à Nachi) que nous le trouvons mentionné dans le Heike monogatari (qui date de 1371). Il semble que l'histoire du meurtre de Kesa soit plus tardive, peut-être le début du XVIIIe siècle avec la pièce Nachi-no-Take Chikai no Mongaku (anonyme). Incarnation de la loyauté et de la fidélité faite femme, le destin de Kesa est néanmoins passé dans la légende, nourrissant l'inspiration de nombreux artistes, hommes de théâtre ou d'estampes [3].

La porte de l'Enfer défend évidemment une approche très morale (et bouddhique) de cette histoire, exaltant la vertu de la femme fidèle prête au sacrifice, puis la rédemption religieuse de son meurtrier [4]. Cette version convient parfaitement à la vision très classique, et reconnaissons-le un peu timorée, du cinéma de Kinugasa Teinosuke et à la beauté intemporelle qu'il recherchait et obtient ici.

Kyô Machiko est admirable de colère contenue, de douceur et de détermination. Hasegawa Kazuo est idéal dans le registre de l'excès, qui sied à cet homme dévoré par un feu intérieur qui n'est pas simplement la passion qu'il éprouve pour cette femme, mais aussi l'immense orgueil qui l'habite. Une impasse cinématographique intéressante.

Signalons qu'il existe une version très noire de l'histoire due à la plume d'Akutagawa Ryûnosuke (dans la nouvelle Kesa et Moritô [5]) ou une Keza, duplice et à la beauté fatiguée, joue de la confusion d'une liaison antérieure avec Moritô pour le pousser au crime.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/01/2017



Notes :

[1] Venu de Chine et connu depuis le IXe siècle, l'emaki est un peu la tapisserie de Bayeux japonaise. Il s'agit d'un rouleau de plusieurs mètres sur lequel sont peints images et textes. Le lecteur découvre le récit en déroulant progressivement le rouleau avec une main tout en le ré-enroulant de l’autre. La période de Kamakura (1192-1333) représente l'âge d'or du genre.

L'Heiji monogatari emaki (平治物語絵巻) est un rouleau illustré du Dit du Heiji, le roman épique rapportant les événements ayant assuré le triomphe temporaire du clan des Heike (Taira) sur celui des Genji (Minamoto) qui sert de toile de fond au début de La porte de l'Enfer. Il a été peint au début du XIIIe siècle et seuls subsistent trois rouleaux répartis entre les États-Unis, une collection privée au Japon et le musée de Tôkyô.

[2] Chanbara eiga (チャンバラ), film de sabre, sous-genre du film historique jidaigeki (時代劇).

[3] Trois exemples : Kesa coupant sa chevelure (Utagawa Kunisada), Moritô approchant de la chambre (Tsukioka Yoshitoshi), Moritô brandissant la tête tranchée de Kesa (Utagawa Kuniyoshi)

[4] Dans l'une de ses versions contemporaines, la pièce fut jouée en Occident à la fin du XIXe siècle et la fin en fut modifiée pour s'adapter au goût du public américain (Moritô se faisant seppuku).

[5] Non traduite en français. Disponible dans le recueil Mandarins (traduction en anglais de Charles de Wolf – Archipelago, 2007).

Titre original : 地獄門 (Jigokumon)
Studio : Daiei Motion Picture
Réalisation : Kinugasa Teinosuke

Scénario : Kinugasa Teinosuke et Nagata Masaichi, d'après la pièce de Kan Kikuchi.

Avec : Hasegawa Kazuo : Endô Moritô, Kyô Machiko : Kesa, Yamagata Isao : Watanabe Wataru

Durée : 86 min, couleurs