Lady Yakuza

L
Yamashita Kôsaku

Lady Yakuza

Drame historique – Japon (1968)

Dans le Japon du début du XXe siècle, une jeune femme joueuse professionnelle succède à son père assassiné à la tête d'un clan yakuza.

À la fin des années 60, la TOEI produisit huit films du genre yakuza eiga [1] autour du personnage de Yano Ryoku, dite Oryu la Pivoine rouge, fille d'un chef de clan du milieu de l'ère Meiji [2] trahi et tué dès les premières minutes. Renonçant à son mariage, elle entreprenait de le venger afin de pouvoir relever sa maison.

Ceci étant fait à la fin du premier opus et le succès ayant été au rendez-vous, Oryu (la très belle Fuji Junko) va reprendre ses pérégrinations à travers le Japon, comme toute bonne joueuse professionnelle (bakuto 博徒 [3]), offrant à chaque fois une vision morale et chevaleresque de la voie yakuza.

Les scènes de jeu sont assez nombreuses dans tout le corpus, salles enfumées, liasses de billets qui changent de mains, tricheurs avec leurs cartes truquées et leurs dés “ poudrés ” qui paient en principe de leur vie d’être découverts, mais elles restent assez hermétiques à un public non initié. Pas mal de différends entre yakuzas sont d'ailleurs réglés sur un coup de dé (miser sur la parité d’un lancer) ou une donne gagnante aux cartes. Cette activité représente une source importante, voire exclusive, de revenus pour les clans [4].

Tournée par plusieurs réalisateurs (Yamashita (2), Ozawa, Suzuki, Katô (3) et Saitô) à un rythme de deux films par an avec pratiquement la même équipe d'acteurs, la série des Hibotan bakuto (非牡丹博徒) – connue en France sous le titre Lady Yakuza – possède une structure narrative qui semble immuable.

De l'intérêt d'une forme répétée

La belle Oryu arrive dans une ville où elle séjourne dans une maison dirigée par un chef bon et honnête (et souvent vieux), aux prises avec un ou d’autres groupes qui tentent de s’emparer de son territoire ou procéder à des affaires contraires aux règles.

Le (vieux) bon chef est assassiné (de la façon la plus vile, genre douze contre un, de nuit et sous la pluie). Oryu réussit à empêcher la vengeance immédiate de son clan (qui conduirait la plupart du temps à sa destruction, car effectuée sous le coup de l'émotion) en s’occupant elle-même de défaire les méchants. Elle est toujours aidée en cela par un yakuza vagabond ou partageant sa conception de l’honneur (interprété par Takakura Ken ou Tsuruta Kôji) dont elle tombe immuablement amoureuse, mais qui meurt dans ses bras après le combat du dernier quart d’heure.

Cette répétition autour de grandes figures archétypiques pourrait être gênante, voire lassante, mais elle assurait le succès commercial de la série. Elle nous permet aujourd'hui de plutôt considérer ce qui varie d'un film à l'autre et en premier lieu leur arrière-plan, celui des changements affectant l'archipel après l'ouverture à l'Occident et les visées expansionnistes du pays.

Sans prétendre à l'exactitude historique – nous sommes définitivement dans du cinéma de divertissement –, Lady Yakuza aborde un certain nombre de points qui pouvaient aussi faire écho aux préoccupations de son public, qui vivait depuis la fin de la guerre, l'occupation militaire amerlocaine et la marche forcée vers un capitalisme industriel destructeur de lien social, un bouleversement encore plus important que celui de la modernisation Meiji.

Le quatrième épisode (Nidaime Shumei - 1969) évoque la construction du chemin de fer et la concurrence que celui-ci va faire à la corporation des bateliers qui, jusqu'à présent, acheminaient les marchandises. Ces derniers sabotent les travaux, ne reculant pas devant le meurtre pour faire gagner leur cause ce qui ouvre des perspectives à certains groupes yakuzas : jouer les gros bras ou exécuter les basses œuvres du gouvernement ou du patronat, rôle qu'ils continuent de tenir, regardez Fukushima. Ce sera aussi le cas dans le cinquième épisode (Tekkaba Retsuden – 1969) face à un mouvement de révolte de métayers pressurés par des grossistes qui détiennent les terres. Ou encore dans le très sombre et réussi septième volet (Oinochi Itadaki Masu – 1971) montrant la collusion entre les yakuzas, les industriels et l'armée pour briser la mise en cause populaire de la pollution née de l'exploitation d'une mine de plomb.

Violence contre les meneurs, désinformation, corruption, rien n'est trop bon, aujourd'hui comme hier, pour s'enrichir et dominer. Dans le sépulcral huitième épisode (Jingi tooshimasu de 1972), un vieux chef respectueux du code interprété par Kataoka Chiezo appelle néanmoins au pragmatisme, à la nécessité de « suivre le courant de notre temps ». Conscients des opportunités que leur offre l'époque, les clans cherchent à diversifier leurs sources de revenus, pour ne plus les faire dépendre uniquement du jeu [5].

On les voit assurer la protection des échanges commerciaux ou le transport du courrier, investir malhonnêtement l'industrie (troisième épisode Hanafuda Shoubu de 1969) et honnêtement le monde du théâtre (sixième épisode Oryu Sanjo de 1970). Mais ce qui se dessine plus sûrement, via les reconnaissances de dettes que signent tous ces joueurs, c'est l'usure, le racket et l'achat des jeunes paysannes pour peupler les bordels des villes. C'est-à-dire le fonds de commerce des familles criminelles actuelles.

La fin du ninkyo eiga

La virginale Oryu, obligée de renier tous les aspects de sa féminité pour survivre dans cet univers exclusivement masculin [6], redresse évidemment les torts et rappelle les valeurs de la voie yakuza. Elle rachète la jeune fille de bonne famille, vendue par un frère joueur et amoral pour éponger ses dettes. Plutôt que de réprimer les bateliers, elle entend leurs craintes du progrès, obtient pour les Yano le droit perpétuel d'embauche des ouvriers du chemin de fer et intègre ainsi au chantier les contestataires, à l'avenir désormais assuré. Plus difficile est la situation avec les métayers, car La Pivoine rouge est encore plus partagée entre son devoir (giri) et ses sentiments personnels (ninjo) : plus les grossistes exploitent les paysans, plus ils gagnent d'argent et plus ils en dépensent dans les salles de jeux des clans.

Quand elle existe, cette contradiction est souvent évacuée dans l'affrontement très manichéen que propose le dispositif des Hibotan bakuto, où la punition des méchants est acquise. Mais les limites du comportement chevaleresque sont vite atteintes, dans un monde qui ne l'est plus ou qui n'en reconnaît plus les valeurs. Oryu peut bien sauver une jeune fille en la rachetant à son souteneur, vingt seront dans le même moment vendues par leurs pères. Elle peut bien tuer les pollueurs corrompus, d'autres viendront exploiter le plomb de la mine indispensable à l'effort de guerre, stérilisant les rizières, empoisonnant les paysans.

Ce sont les trois épisodes réalisés par Katô Tai (3, 6 et 7 dont il assure également le scénario avec Suzuki), nettement au-dessus des autres malgré le cahier des charges très strict du studio, qui permettent de quitter l'angélisme moral et l'académisme de la série. Dans sa façon de filmer, de construire des cadres à la fois complexes et abstraits dans lesquels l'isolement de son personnage principal saute aux yeux même au milieu d'une foule, il rend parfaitement compte de cette fatalité qui écrase La pivoine rouge, de l'inefficacité globale de son action sur la marche du monde, de son échec à venir [7], soulignant ainsi son côté tragique. Dans le très beau combat final du septième volet, il brise définitivement son aspect lisse et sans reproches. Cheveux au vent, couverte de sang, elle est une tueuse implacable, inflexible – seul un enfant peut encore voir en elle la mère qu'elle ne pourra jamais être – et mince est la frontière avec le traître au code d'honneur qu'elle vient de transpercer à plusieurs reprises avec une certaine jouissance.

La série des Lady Yakuza se situe en fait à une époque charnière de basculement du cinéma nippon dans des formes beaucoup plus violentes. La Yano Ryoku de 1972 n'a plus grand-chose à voir avec celle qui souhaitait venger son père et qui, par la suite, privilégiait toujours la voie médiane de la réconciliation selon les rites.

La chorégraphie des premiers combats où l'héroïne, après avoir vidé le chargeur de son pistolet sur ses assaillants, affrontait simultanément une douzaine de sbires armée de son seul tantô tout en restant impeccablement coiffée et élégante dans son kimono, laisse progressivement place à des mêlées sauvages, où l'on s'acharne sur les corps au point qu'un sang un peu trop rouge gicle sur le papier des shôji. Nous ne sommes pas encore dans les flots d'hémoglobine d'un Lady Snowblood (修羅雪姫, Shurayuki hime - 1973), mais l'évolution est clairement présente, le motif de la vengeance, de la vendetta de moins en moins dissimulable.

Fuji Junko quittera le milieu du cinéma à la fin de la série Lady Yakuza et le genre chevaleresque, qui avait été essentiellement porté par la TOEI ne lui survivra pas. Déjà, le yakuza eiga s'oriente vers les formes plus réalistes et plus libres du jitsuroku eiga dans lequel s'illustreront Fukasuku et Gosha. Très curieusement, celui qui joua le dernier yakuza vagabond amoureux de la belle Oryu, l'immense Sugawara Bunta, tiendra l'un des rôles principaux du film qui popularisera cette nouvelle approche des gangs criminels, et dont le titre signifie à lui seul le rejet de tout ce que représentait La Pivoine rouge : Combats sans code d'honneur. Juste après guerre il y tuait, dans les premières minutes et sans forme de procès, un yakuza “ archaïque ” vêtu d'un kimono et maniant le katana...

La série a fait l'objet d'une superbe, mais assez coûteuse, réédition en coffret chez HK Video

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/04/2014



Notes :

[1] Genre cinématographique centré sur l'univers des yakuzas, qui se développe d'abord dans le sous-genre chevaleresque (ninkyo eiga qui semble un simple décalque de l'univers d'honneur et de loyauté des samouraïs) dont l'action se situe généralement sous l'ère Meiji, avant d'être traité de façon réaliste dans le sous-genre jitsuroku eiga situé dans l'après-guerre.

[2] De 1868 à 1912. L'action prend sans doute place aux alentours de 1895-1905, puisque le septième volet évoque la prochaine guerre contre la Russie, et le huitième, l'assaut de la cote 203 durant le siège de Port Arthur, qui eut lieu le 20 septembre 1904.

[3] L’une des origines évoquée des organisations yakuzas. Les joueurs professionnels durant le shogunat Tokugawa étaient des marginaux se déplaçant dans tout le Japon. L’autre grande origine mise désormais en avant serait dans des groupes mis en place pour défendre les communautés des rapines des rônins, ces samouraïs sans maître devenus très nombreux après la bataille de Sekigahara et la victoire de Ieyasu. Ces groupes auraient été très tôt composés de parias.

[4] Dans le cinquième épisode, un grand tournoi de trois jours où sont présents d'importants négociants suffit à assurer les revenus de l'année à un clan. De nos jours, le jeu clandestin continue d'alimenter les caisses des gangs, notamment via les salles de pachinko.

[5] Le jeu est interdit à Osaka dans le huitième et dernier film de la série, sans qu'il soit possible de savoir s'il s'agit d'une décision locale ou nationale.

[6] Les yakuzas vagabonds lui rappellent bien sûr en permanence cette féminité (elle est la perfection faite femme, Kannon descendue sur Terre), y compris dans son acception maternelle qui semble définitivement rejetée par Oryu lors du dernier combat dans le septième film.

[7] Des deux missions que lui confient sa protectrice Mme Okata sur son lit de mort, dans le dernier volet de la série – permettre la reprise du clan Doman par Iwaki, et le mariage de celui-ci avec Kosode, la fille de son défunt mari –, Oryu n'en réussit aucune.

Illustrations de cette page :
Fuji Junko dans le rôle de la Pivoine rouge – Tsuruta Kôji, l'un des yakuzas vagabonds – Oryu mène le jeu – Femme fatale – Le vrai visage de la Pivoine rouge dans le final de Prépare-toi à mourir de Katô Tai

Titre français et réalisateur : 1 La pivoine rouge de Yamashita Kosaku • 2 La Règle du jeu de Suzuki Norifumi • 3 Le jeu des fleurs de Katô Tai • 4 L'Héritière d'Ozawa Shigehiro • 5 Chronique des joueurs de Yamashita Kosaku • 6 Le Retour d'Oryu de Katô Tai • 7 Prépare-toi à mourir de Katô Tai • 8 Le Code Yakuza de Saitô Buichi

Studio : TOEI

Avec : Fuji Junko (La pivoine rouge) – Takakura Ken, Tsuruta Kôji et Sugawara Bunta (Le yakuza vagabond) – Wakayama Tomisaburo (Kumatora)