Gunki hatameku motoni

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Fukasaku Kinji

Gunki hatameku motoni

Drame – Japon (1972)

Vingt-six ans après la fin du conflit, une femme cherche à savoir ce qui est arrivé à son époux, mort sur le front, le mois de la capitulation.

Gunki hatameku motoni, qui reste inédit en France, mais fut exploité à l'international sous le titre Under the Flag of the Rising Sun, est l'œuvre la plus personnelle et la plus politique de Fukasaku Kenji. Compte tenu de son insolence subversive, le cinéaste finança lui-même le projet par l'intermédiaire de sa petite société de production (même si la Toho apparaît au générique).

Togashi Sakie n'a connu son époux Katsuo que six mois avant qu'il soit incorporé dans l'armée impériale et envoyé sur le front en Nouvelle-Guinée. Annoncé d'abord mort au combat, l'administration militaire modifia le motif, invoquant sans le justifier un passage devant la cour martiale qui rendait mystérieuse et incompréhensible sa fin. Du coup, Sakie a été écartée du bénéfice des pensions versées aux veuves de guerre depuis 1952 et c'est pourquoi, chaque année, elle fait le siège des fonctionnaires du ministère de la Santé pour découvrir la vérité.

Elle explique bien vite à ce nouveau chef de bureau que ce n'est pas vraiment l'argent qui compte pour elle, mais le besoin que l'âme de son époux – ainsi que la sienne – trouvent la paix. L'Administration reste campée sur ses positions, même si aucune trace du jugement ni de tenue de la cour n'est arrivée jusqu'à elle et si l'absence de date de décès est tout à fait problématique. Les fonctionnaires ont questionné, sans succès, les survivants du régiment où servait le sergent Tagoshi Katsuo. Quatre seulement ont répondu et si la veuve veut aller les interroger, libre à elle.

Quatre témoins, quatre versions différentes des faits. On sait, depuis Rashômon [1] que même si chacun pense dire la vérité, le témoignage est toujours soumis à de multiples contraintes invisibles qui déforment, amplifient, dissimulent. D'autant que le récepteur, c'est-à-dire la veuve, a une idée précise – mais pas forcément vraie, puisqu'idéalisée – de ce qu'était son mari, de ce qu'il était capable de faire ou non. Si elle pensera à un moment que tous lui mentent, c'est parce que les récits très durs qu'on lui rapporte la bouleversent et qu'elle n'y trouve pas cette image absolue et magnifiée de son époux.

Fukasaku va organiser Gunki hatameku motoni avec une alternance de flashbacks en noir et blanc, mettant en lumière tel aspect de la pratique du conflit par les troupes impériales. À sa manière habituelle, il rythme ces phases rétrospectives d'arrêts sur image et de ralentis. Sa découverte de la steadycam lui permet de se rapprocher de l'action pour augmenter l'effet d'indécision ou de confusion des groupes, notamment lors de l'épisode du pilote américain, nœud de l'histoire. Il revient à ce moment à la couleur, soulignant peut-être que de tels actes continuent d'avoir des conséquences au présent, ou encore qu'ils existent toujours et encore dans toutes les guerres. Une voix off accompagnant des images d'archives restituent les grandes phases des combats.

Ce n'est pas tant la versatilité des histoires rapportées par les compagnons d'armes de Katsuo qui intéresse Fukasaku que la perception très différente qu'ils ont eue du conflit. Chaque témoin représente en effet une facette, sociale et culturelle, particulière de la société nippone. Différent également le niveau d'engagement et d'adhésion à cette guerre ainsi que le poids moral qu'il fallut porter, alors et après.

Terajima, qui vit désormais sur une décharge dans un quartier coréen, était un simple soldat. Conscrit balancé dans ces batailles à l'autre bout de la Terre, ses souvenirs de Togashi et de la guerre elle-même sont restreints ; il lui fallait rester en vie à n'importe quel prix. Le sergent –  qu'on nous montre s'opposer à un assaut stupide et mortel imposé par un officier – était de son avis. Sans en dire plus, Terajima est certain que le mari de Sakie est mort de façon honorable.

Le second survivant, Akiba, était caporal. Désormais membre d'une troupe de théâtre, il rejoue inlassablement des épisodes de la guerre, notamment l'histoire de ces soldats perdus dans la jungle qui retrouvent, vingt ans plus tard, la civilisation. Il cherche très clairement à oublier ou à transformer sa mémoire. Il ne se souvient que de la faim, terrible, qui faisait se battre entre eux les hommes, ceux qui obéissaient encore aux ordres contre ceux qui se terraient désormais dans les collines. Katsuo était peut-être ce sergent tué alors qu'il venait piller les rares provisions de leur unité ?

Sakie retrouve ensuite Ochi, ancien membre de la police militaire, qui traine chez lui, aveugle, alcoolique et violent. Il se souvient de ce sergent venant au camp pour échanger des morceaux de cochon sauvage contre du sel et les repas inouïs qui s'en suivirent pour ces hommes qui n'avaient plus rien à se mettre sous la dent depuis longtemps. Tant de viande devint pourtant suspect et l'on découvrit qu'il dépeçait ses compagnons de combat... L'homme qui fut alors condamné, s'agissait-il de Togashi ?

Auprès d'Ohashi, second lieutenant durant les événements et maintenant enseignant, nous changeons de perspective. Instruit, ne se pliant à la discipline du groupe que par obligation ou lâcheté, l'ancien officier a pu établir un lien de causalité entre divers événements. Mieux placé dans la hiérarchie, il avait une vision plus complète de la réalité que les simples soldats, ce qui est aussi l'un des aspects (la déshumanisation, la solubilité des êtres dans l'obéissance aveugle et le combat) que souhaite dénoncer Fukasaku. Devenu clairement anti-militariste et pacifiste [2], le professeur restitue aussi sa dimension fanatique à ce conflit, à travers le personnage du commandant Senda.

Au mépris des lois de la guerre, ce dernier obligea un jeune lieutenant engagé volontaire à prouver sa virilité et sa foi en l'Empereur en donnant la mort, avec son katana, à un pilote américain qui venait d'être fait prisonnier. La scène est un massacre ignoble qui laissa des marques durables dans l'esprit de cet officier sous lequel servait le sergent Togashi Katsuo.

Senda existe toujours. C'est maintenant un grand-père, qui fut un entrepreneur respecté après la guerre. Il est resté fanatique et plein de morgue, ne voyant rien d'anormal dans ses actes, considérant légitime la guerre d'agression Shôwa afin de« libérer les peuples d'Asie du colonialisme occidental ». Il estime évidemment justifiée la condamnation du sergent Togashi et de ses hommes puisqu'ils avaient attenté à la vie d'un officier supérieur.

C'est de retour auprès de Terajima que Sakie apprend la vérité. Le lieutenant fou n'ayant pas supporté la nouvelle de la capitulation du Japon était décidé à entrainer son petit peloton dans une action suicide, à laquelle s'est opposée Togashi Katsuo. La violence menaçante de l'officier ne leur laissant pas le choix, il devait disparaître et l'on raconterait ensuite à la division qu'il était mort en héros. L'un des soldats cependant vendit la mèche.

Sans procès et alors que la guerre était terminée, Senda les fit exécuter, trouvant là le moyen de diluer sa responsabilité dans la démence de son subordonné en chargeant ces subalternes [3]. Au moins Togashi eut-il la possibilité, avant de mourir, de montrer ce que voulait dire être Japonais et de maudire la personne de l'Empereur Shôwa [4].

Refus d'obéissance, misère matérielle et morale des soldats, absurdité des ordres, fanatisme du commandement, anthropophagie, perte de l'humanité dans les combats et bien après leur fin font de Gunki hatameku motoni, étonnant et subversif brûlot anti-militariste, l'un des meilleurs films du genre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/01/2017



Notes :

[1] Film de Kurosawa Akira de 1950, adaptation de la nouvelle d'Akutagawa Ryunosuke Dans le fourré, récit d'un meurtre par des témoins qui se voient tous coupables.

[2] Le symbolisme est un peu lourd, mais Fukasaku saisit Ohashi dans sa classe en train de faire cours et y insère des images de contestation (occupation des toits de lycées et universités) et des décollages de B52 depuis les bases japonaises. Le début des années 1970 fut très intense dans la contestation que jouait la Japon dans l'effort de guerre au Viêt Nam, qui rejoignait le rejet de l'occupation du pays par les Américains depuis 1945 contre laquelle s'est élevée à plusieurs reprises dans ses films Fukasaku Kenji.

[3] La métaphore est limpide. En ne reconnaissant aucune responsabilité à l'Empereur Shôwa dans la guerre d'agression menée par le pays depuis 1931, les vainqueurs américains faisait porter indistinctement le poids du conflit et de ses atrocités à toute la population, exonérant du même coup le complexe militaro-industriel dont ils avaient besoin pour leur lutte contre le communisme, d'abord en Corée, puis en Indochine.

[4] Dans un entretien, Fukasaku disait son admiration pour les Français qui n'avaient pas hésité à couper la tête de leur roi, exemple qu'auraient dû suivre les Japonais en 1945.

Titre original : 軍旗はためく下に
Titre international : Under the Flag of the Rising Sun

Studio : Shinsei Eigasha et Toho
Réalisation : Fukasaku Kenji

Scénario : Fukasaku Kinji, Osada Norio et Shindô Kaneto, d'après un roman de Yuki Shoji

Avec : Hidari Sachiko : Togashi Sakie – Tanba Tetsurô : Sergent Togashi Katsuo – Mitani Noboru : soldat Terajima Tsuguo

Durée : 96 mn
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