Okita le pourfendeur

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Fukasaku Kinji

Okita le pourfendeur

Drame – Japon (1972)

Okita Isamu est né juste après la guerre d'une mère prostituée et alcoolique. Petit voyou violent, il fait le coup de poing dans les rues de Kawasaki où lui et sa bande violent les jeunes campagnardes arrivées en ville avant de les revendre aux bordels locaux. Sans foi ni loi, il décide de s'attaquer à l'un des deux caïds yakuzas qui tiennent la cité.

Sur les plans narratif et technique, Okita le pourfendeur (現代やくざ 人斬り与太, Gendai yakuza: Hitokiri yota) fait un peu office de répétition générale avant la sortie, moins d'un an plus tard, de Combat sans code d'honneur.

Sur le tournage du film Sous les drapeaux, l'enfer (軍旗はためく下に) [1] un peu plus tôt dans l'année, Fukasaku avait utilisé pour la première fois la caméra portée et il transposait ici l'expérience, qui allait devenir l'une de ses marques de fabrique, plongeant le spectateur au plus près de la violence du gang, de ses bastons et de ses viols. Les cadrages désaxés, écrans figés, zooms optiques rapides avant et arrière, plans exagérément rapprochés et ralentis sont aussi de la partie, permettant des changements de rythme fréquents et un usage intelligent du format Toeiscope.

Même s'il joue à fond la carte du réalisme pour montrer le quotidien des membres de ce gang de rue, Okita le pourfendeur n'est pas un témoignage, une histoire vraie comme le seront les films du genre jitsuroku eiga qui suivront, mais un mélodrame, construit autour de la personnalité d'un antihéros – interprété par Sungawara Bunta –, né en 1945 et donc fruit de l'après-guerre. On sait que cette période marqua le véritable passage à la modernité de la société japonaise, qui fut soudain plongée dans une fuite en avant individualiste et consumériste faisant littéralement exploser les liens de solidarité, les traditions et la discipline antérieure.

Okita Isamu a grandi dans la rue, sans affection et sans soutien, déchet de la société qui ne connait qu'un mode d'expression : l'agression. Depuis sa naissance, il a le monde entier pour adversaire et il lui faut toujours se battre et frapper le premier. Le respect des autres, de la hiérarchie sociale, des usages n'était pas enseigné sur le pavé de Kawasaki, cette ville sans âme coincée entre Tôkyô et Yokohama.

Okita n'a rien à perdre. Certain de mourir tôt ou tard dans la rue, il se lance une première fois à l'assaut en tentant d'assassiner Takigawa, le plus faible des deux caïds yakuzas. Condamné à cinq ans d'incarcération, sa plus grande violence lui permettra de s'imposer face à des membres du clan prêt à lui faire payer son agression sur l'oyabun.

Si la prison sert souvent à Fukasaku de révélateur du changement de la société, elle aurait pu en signifier un dans la vie d'Okita. Libéré avec Taniguchi, un autre détenu jusqu'au-boutiste, il voit avec une certaine gêne et/ou envie ce dernier repartir avec son épouse qui l'attendait patiemment [2]. Le voyou a en fait une soif inextinguible d'être aimé, de pouvoir montrer ses faiblesses à quelqu'un, même sous couvert de cette violence dont il ne peut se départir.

Il en aura l'occasion avec cette prostituée (un rôle dense, magnifiquement joué par Nagisa Mayumi) que lui offrent les gars de sa bande pour fêter sa libération et qui est l'une de ses filles de la campagne qu'il avait violée à son arrivée en ville avant de la vendre à un bordel. Pour la première fois de sa vie sans doute, une femme lui tient tête, et l'oblige, en plus, à assumer ses actes. Honteux, Okita le bravache, le cogneur qui ne recule jamais lors d'une bagarre, fuit sans demander son reste. Plus tard, et même s'il use encore de la violence, elle lui imposera un véritable échange amoureux, renforcé par la suite quand, blessé par balles, elle le sauvera en lui donnant son sang.

Okita le pourfendeur va dès lors devenir l'histoire d'une normalisation impossible. Pour mieux les contrôler, le chef de la famille Yato intégre les voyous dans son clan [3], ce qui les oblige à respecter les usages, les territoires, les rites gouvernant ce monde, ce qu'Okita n'accepte qu'en s'en moquant. Passée la période d'euphorie de l'argent facile, il s'ennuie. Ni gestionnaire, ni tacticien, c'est un soldat qui a besoin de se battre pour continuer d'exister.

Ce qu'il tente de fuir avant tout, c'est la dépendance à l'autre, le lien hiérarchique qui l'unit à Yato comme l'amour envahissant et sincère de cette femme auquel il ne sait quoi répondre. À celle-ci, il oppose les geishas, les hôtesses, les mannequins qui se succèdent dans son lit, mais qui ne sont qu'évitement. À celui-là, coupable de lui laisser la bride sur le cou parce qu'il aime reconnaître en Okita le voyou des rues qu'il fut quelques années auparavant, il va offrir une guerre des gangs qui risque de les engloutir tous.

Comme l'enfant entêté qu'il n'a jamais cessé d'être, Okita provoque Yato et la femme afin d'entendre leur réponse à cette unique question : « jusqu'où êtes-vous capables de m'aimer ? ». Qu'il n'obtienne celle-ci que dans le regret et la mort en fait un personnage complexe, qui préfigure parfaitement celui de Ishikawa Rikio dans Le cimetière de la morale ( 仁義の墓場, Jingi no hakaba), l'autre grand film existentiel de cette période yakuza eiga.

Okita le Pourfendeur est disponible dans une version DVD éditée par Wild Side pour un peu moins de € 13.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/05/2014



Notes :

[1] Film de guerre parfaitement antimilitariste.

[2] Fukasaku fera de nouveau rencontrer les deux hommes un peu plus tard. Taniguchi, qui a depuis laissé tomber le milieu, confiera à Okita que, sans elle, il l'aurait certainement suivi dans sa bande.

[3] Les yakuzas représentent le crime organisé, mais il existe une délinquance, souvent de jeunes, qui n'a aucun lien.

Illustrations tirées du film

Titre international : Street mobster

Studio : TOEI
Réalisation : Fukasaku Kinji

Scénario : Fukasaku Kinji, Yoshihiro Ishimatsu

Avec : Sugawara Bunta (Okita) – Noboru Ando (Yao) – Nagisa Mayumi (la prostituée)

Durée : 92 mn