Wo de fu qin mu qin

W
Zhang Yimou

Wo de fu qin mu qin

Drame – Chine (1999)

De nos jours, un ingénieur rentre dans son village natal à l'annonce de la mort de son père, ancien instituteur de ce lieu loin de tout. Sa mère, inconsolable et obstinée, souhaite que le corps, pour l'instant à l'hôpital de la ville la plus proche, soit porté jusqu'au village, comme l'exigeait la tradition d'avant la Révolution culturelle (on peut trouver le film dans une édition DVD sous-titrée en français).

Deux importantes plages en noir et blanc, associées au présent et à la Mort, enserrent le cœur de Wo de fu qin mu qin, explosion de couleurs épousant les saisons qui virent la naissance d'un amour – que dis-je, d'une véritable dévotion. L'obstination de la vieille Zhao Di (Zhao Yulian) à vouloir faire emprunter une dernière fois le chemin de la ville au village à celui qui fut son mari doit être trouvée dans ce passé lumineux, celui du coup de foudre qui frappa la jeune Zhao Di (Zhang Ziyi), le jour où un bel instituteur de deux ans son aîné vint s'établir dans ce désert pour y enseigner.

Nous sommes en 1958, juste après la campagne des Cent fleurs et au démarrage du Grand Bond en avant, désastreuses initiatives de Mao Zedong. Aucune indication n'est cependant donnée dans le film, à l'exception d'une feuille de calendrier que Di retire dans l'attente du retour de Luo Changyu (joué par Zheng Hao) et d'un portrait indistinct du Grand Timonier dans l'école. Le village semble suspendu hors du temps, seules l'arrivée et l'absence durant plus de deux ans de l'instituteur – pour répondre d'agissements dont on ne saura pas plus –, renseignent sur le tumulte politique de l'époque [1].

L'argument central de Wo de fu qin mu qin pourrait prêter à sourire, puisqu'il s'agit ni plus ni moins des stratégies amoureuses d'une jeune paysanne pour attirer sur elle le regard de celui qu'elle s'est choisi [2]. Cuisiner ses meilleurs plats lors de la construction commune de la salle d'études par les hommes du village, faire un grand détour pour puiser l'eau d'un puits ancien –  proche de l'école – que plus personne n'utilise, attendre, et attendre, et attendre encore le long du chemin que le jeune instruit emprunte chaque fin d'après-midi pour raccompagner certains élèves... Espérer dans l'or des blés d'été... puis le foisonnement rouille des feuillages d'automne, cachée derrière les collines aux formes douces comme sein de femme ou debout dans la poussière ocre de la route et savoir que ce regard ténébreux et ce sourire sont, enfin !, pour soi.

Si cela marche, si cela nous émeut, ce n'est pas uniquement parce que tout ceci nous l'avons fait un jour, ou nous avons connu une fille (un garçon) qui agissait ainsi, ou nous aurions tant aimé qu'elle(s) ou il(s)le fasse(nt). C'est aussi et surtout parce qu'un amour aussi total, naïf et obstiné, dans le dénuement de ce village où les seules marques de richesse et de confort sont le bol de riz quotidien, la chaleur du kang et la solidarité entre les êtres, nous parait être l'expression de sentiments d'une pureté et d'un absolu inatteignables : peut-on réellement aimer (être aimé) à ce point ? [3].

Zhang Yimou et son chef opérateur Hou Yong font tout pour enchâsser les insistances et les hésitations pudiques et fragiles de cette parade nuptiale dans l'écrin éclatant d'une nature qui tient lieu de paradis. Perdue dans les hautes tiges de blé, Zhao Di, sa veste et son foulard rouge sont comme un coquelicot qui conférerait une saveur unique à la houle blonde. Dans ses fuites répétées à l'approche de celui qu'elle aime, elle est semblable à un animal craintif, ou pareille au vent virevoltant. Sa présence obsédante devient presque nécessaire au paysage et elle y est à la fois belle et gauche, engoncée dans ses habits matelassés qui lui donnent une attendrissante et pataude démarche.

Zhang Yimou alterne les plans larges – dominés par les ors et les bruns, puis les gris et les blancs de l'hiver – construits méticuleusement pour situer la permanence, dans cet univers immuable, de cette tache rose et rouge, amoureuse qui guette et attend, et les plans serrés sur le visage de Di – car dans ce film taiseux et réservé, colère, peine, espoir ou coquetterie passent par le regard et les moues de la jeune fille –, plus rarement sur celui franc, décidé, conquérant, de Changyu. Un instant plus tard, nous savons que ces deux-là se sont trouvés pour l'éternité.

Le retour à la seconde grisaille du triptyque rappelle que l'intention initiale de Bao Shi, qui adapte ici son roman, n'était pas de nous attendrir avec l'histoire d'amour de ses parents, mais bien de rendre hommage à un père, vu pudiquement en creux et à jamais absent. Par exemple, à travers le discours des vieux villageois, peinés de n'être plus assez vaillants pour répondre au souhait de Zhao Di, alors que tous les jeunes sont partis vendre au loin leur force de travail.

L'argent de Yusheng  (le fils, interprété par Sun Honglei, immense acteur qui faisait lui aussi ses débuts) peut évidemment permettre de louer les bras nécessaires alentour. Mais l'homme qui doit parcourir une dernière fois la route pour rentrer chez lui n'était décidément pas n'importe qui, comme le martèle avec insistance sa veuve.

Sur le long chemin désormais fouetté par la neige, c'est une centaine d'anciens élèves et de voisins qui se relaieront pour porter le lourd cercueil et honorer celui qui leur apprit à “ lire et compter pour être libres ” et à “ respecter les anciens ”. Curieux mélange de tradition confucéenne et de modernité émancipatrice, contenu dans ce manuel scolaire non règlementaire qu'il avait lui-même écrit, utilisé toute sa vie et auquel son fils montrera un dernier attachement.

Comme le fait dire Liu Xinwu au personnage de Lao She : « Dans cet étrange monde de l'art, il n'y a pas d'Empreinte noire [4], il n'y a que la vérité la plus simple, celle qui appartient aux faibles, aux braves gens, aux gens de peu, à ceux qui ne sont pas des héros, à ceux qui vivent sans tapage des jours sans éclat, à nous, vous ou moi , qui n'avons pas d'autre espérance que celle-là ! » (in La mort de Lao She, Liu Xinwu, 2002, Bleu de Chine). C'est exactement de cela et de ceux-là que parle Wo de fu qin mu qin.

Seule la musique sirupeuse de San Bao est parfois déplacée, dans cette petite merveille d'équilibre poétique et de sincérité. Zhang Ziyi est une formidable Di, juvénile et radieuse, entêtée et farouche, déterminée et inflexible. Elle joue avec une grande justesse cette impressionniste et quasi muette partition, superbement captée par Zhang Yimou et Hou Yong.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/11/2012



Notes :

[1] La campagne des Cent fleurs fut menée de février à juin 1957. Initiée par Mao Zedong afin de reprendre le contrôle du PCC à la suite de l'échec du premier bond en avant (1955), elle consistait à redonner la parole au peuple, et notamment aux intellectuels, en vue de rectifier les erreurs des dirigeants. Elle dut être stoppée tant la contestation et la crise morale entre la population et le Parti étaient criantes. Le retour de bâton pour ceux qui avaient cru naïvement à une libéralisation du régime se traduisit par une répression accrue (déportation et camps de travail) et les premiers mouvements de xiaxiang, les jeunes instruits étant renvoyés à la base, surtout auprès des paysans (leur réhabilitation ne viendra qu'après la mort de Mao, en 1976). C'est sans doute ce qui a conduit Luo Changyu dans ce village (bien qu'il précise avoir signé son engagement sur un coup de tête), car rien n'explique son “ rappel ” en ville, sauf la campagne anti-droitière menée durant l'année 1958 (pour punir ceux qui avaient osé critiquer le parti).

Le Grand Bond en avant (1958-1960), mobilisation des paysans pour rattraper le retard industriel de la Chine, se traduisit par une désorganisation générale des récoltes et de la distribution des produits de première nécessité, menant à trois années de famine et plus de 30 millions de morts. L'histoire racontée par Bao Shi se situe à son commencement.

[2] En soi, une modernité dans un monde chinois et rural où le mariage arrangé est la norme.

[3] Ce n'est pas aussi simple, une fois l'émotion passée. Tout laisse penser que Zhao Di se devait de tomber amoureuse de cet homme venant de l'extérieur, quel qu'il fût, et au-dessus de sa condition (comme le lui rappellera sa mère). Elle a déjà refusé tous les mariages arrangés qu'on lui a proposés et, pour le jour de l'arrivée de l'instituteur, elle revêt sa mianao de fête pour se faire remarquer, sans même évidemment le connaître. Heureusement pour l'histoire il est jeune et beau, mais on ne peut écarter l'idée qu'elle s'était préparée à recevoir la foudre de cet homme-là, qui la distinguerait ensuite du reste du village et permettrait à sa progéniture espérée d'avoir une autre vie (ce qui fut le cas d'ailleurs, son fils Yusheng étant le seul de cette communauté à avoir fait des études longues).

[4] Le Géant symbolisant l'Histoire qui écrase les faibles pour des raisons toujours mensongères.

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique :
Rêve de Sang de Wang Li (2010 - Buda) – Ghost Opera de Tan Dun (2009 - Nonesuch) - Saï-Ko du trio Miyazaki (2008 - Daqui)

Illustrations :
Images du film

Titre international : The Road home (le film n'est disponible en France que sous format DVD et Blue-Ray). Ours d'Argent à Berlin en 2000.

Studio : Columbia Pictures Film Production Asia & Guangxi Film Studio
Réalisation : Zhang Yimou
chef opérateur : Hou Yong

Scénario et adaptation : Bao Shi, d'après son roman 我的父亲母亲 (Mes père et mère)

Avec : Zhang Ziyi (Zhao Di jeune), Sun Honglei (Luo Yusheng, le fils ), Zheng Hao (Luo Changyu, le père), Zhao Yulian (Zhao Di vieille)

Durée : 89 mn Couleurs : N&B et couleurs