Shin Godzilla

S
Anno Hideaki

Shin Godzilla

Horreur – Japon (2016)

En pleine mer, les gardes-côtes retrouvent une vedette vide de tout occupant. Bientôt, on constate un étrange phénomène laissant présager une éruption sous-marine puis un début d'inondation dans l'Aqualine tunnel immergé traversant la baie de Tôkyô.

Présenté comme un retour aux sources, Shin Godzilla (シン・ゴジラ, Shin Gojira) est la trente et unième incarnation cinématographique du monstre créé par Honda Ishirô pour la Tôhô en 1954.

Réveillée par les premiers essais de bombe à hydrogène menés par les Amerlocains dans le Pacifique proche [1], la bête symbolisa initialement l'angoisse face au nucléaire d'un peuple japonais bien placé pour cela, mais aussi le rejet de l'occupant, destructeur du mode de vie traditionnel de l'Archipel [2]. La sous-histoire du chercheur Serizawa, qui mettra fin à ses jours plutôt que de livrer au gouvernement le secret de l'arme avec laquelle il allait détruire la menace, permettait également de questionner la responsabilité de la science.

Rapidement – peut-être d'ailleurs dès le remontage du film pour son exploitation aux États-Unis qui fit disparaître toute implication des Amerlocains dans l'émergence du monstre – Godzilla va perdre ce côté d'allégorie politique pour n'être plus qu'un reptile géant croisant et combattant d'autres mutants, jusqu'à devenir une sorte de Casimir défenseur de la Terre [3].

Quand Hollywood reprendra le flambeau, ce sera toujours sur une trame héroïque de film catastrophe comme lorsque Godzilla décida d'aller pondre ses œufs à Manhattan en cassant quelques immeubles par-ci, par-là (Roland Emmerich, 1998) ou plus récemment dans la lecture qu'en fit Garreth Edwards (2014) qui privilégie la version du saurien défenseur de l'humanité face à la menace de parasites géants [4]. Il y a encore un mince lien avec le nucléaire, mais c'est soit la faute de l'autre (les Français dans le film d'Emmerich), soit celle de personne (les créatures monstrueuses d'Edwards vivaient avant l'homme et se nourrissaient des très fortes radiations de la Terre de l'époque). De toute façon, tout disparaît derrière les trépidations des scènes d'action.

De l'action, il y en a dans Shin Godzilla, mais ce n'est pas finalement ce qui compte le plus. Le film renoue, à sa façon, avec le côté métaphorique et politique des origines. Simplement, il ne parle pas d'une hypothétique crainte pour le futur, mais d'une catastrophe avérée, celle du 11 mars 2011 [5].

Né dans les profondeurs de la mer au point qu'on le confond au départ avec une simple activité sismique, Godzilla émerge sous une forme qui n'est terrifiante que par sa taille. Rendant hommage au monstre en mousse et latex des débuts, le premier état de cette épiphanie catastrophique – qui ne peut que ramper et s'engouffrer dans une rivière – entend aussi dire qu'elle est familière, domptable, surmontable. Même si sa progression rappelle les images d'un tsunami, elle se veut l'écho du discours rassurant de l'époque qui limitait l'amplitude de ce dernier (et les destructions attendues) à quelques mètres [6].

Le film revient sans cesse – ce qui a fait dire à certains qu'il était trop bavard – sur la surprise, la consternation, les atermoiements, les mensonges, les erreurs, l'impréparation de l'appareil politique et bureaucratique nippon. Le vrai sujet de Shin Godzilla est évidemment là, dans la dénonciation reconstituée a posteriori de ce qui ne fut pas fait et dit aux populations japonaises lors de la catastrophe ayant touché le Tôhoku. Les réunions succèdent aux réunions pour analyser le moindre événement, prendre la plus infime décision. Les opinions divergentes, quand elles osent s'exprimer, sont tuées dans l'œuf par le conformisme obligé qui règne dans l'appareil d'État et sa tétanie face à toute prise de risques. Les décisions, quand elles sont enfin arrêtées, doivent parcourir une longue chaîne de commandement qui tue toute spontanéité, toute possibilité d'improvisation face au chaos.

Quelques instants après son allocution rassurante affirmant que le monstre ne peut sortir de l'eau, on informe le Premier ministre qu'il est désormais à terre, qu'il a débordé de ce qui était prévisible – le lit du fleuve – et qu'il peut, dans sa progression maladroite sur ses moignons antérieurs, dévaster entièrement la mégapole.

Le recours à la force s'impose, mais il est rendu complexe par le souvenir de la capitulation de 1945 et l'article 9 de la Constitution [7]. Le débat qui agite la société sur le rôle de ses forces d'autodéfense est évidemment très japonais et peut facilement passer au-dessus des préoccupations du spectateur occidental moyen, mais il est une composante essentielle de la perplexité des acteurs, qui en arrivent à discourir sur la qualification juridique de Godzilla pour savoir s'ils sont ou non en droit de l'attaquer, tandis que celui-ci continue la démolition de Tôkyô.

Activer l'état d'urgence et le déploiement des forces d'autodéfense rappelle le passé militariste du pays et, là encore, cet héritage autant historique que politique et psychologique va handicaper et ralentir les répliques possibles. Aucun civil ne peut être blessé par une action des militaires, ce qui oblige d'abord à l'évacuation totale de la population, qui est une autre façon de ne pas agir. Certains pourtant commencent à envisager des dommages collatéraux pour sauver l'essentiel, mais ils se heurtent encore à l'immobilisme ambiant ou à ceux qui souhaiteraient se débarrasser du problème sur l'allié amerlocain.

Alors que la très nombreuse cellule de crise autour du Premier ministre découvre que Godzilla est, en fait, une créature qui continue de muter, celle-ci se redresse entièrement et regagne la baie de Tôkyô. La vie peut reprendre, le retour au calme étant aussi rapide que la plongée dans le chaos. Un constat alarmant fait état de la nature nucléaire, tant du réveil du monstre que de son origine, mais tout danger paraît écarté tant qu'il reste sous l'océan, là où semblent se dissiper les effets éventuels de sa constitution [8].

Quelques temps plus tard, le retour de Godzilla marque une nouvelle étape dans la perte de contrôle des événements par les autorités. La créature a doublé de taille, le cuir de sa peau résiste à toutes les armes connues, elle a maintenant un objectif qui semble conscient, à savoir la capitale, et traîne dans son sillage un lourd fumet radioactif. Après l'échec des forces d'autodéfense, l'allié amerlocain prend le relais avec les plus sophistiquées de ses bombes, mais il échoue. Blessé, ivre de colère, le monstre commence à détruire la cité de son souffle incendiaire, qui mute progressivement vers un rayonnement global et mortifère de son immense carcasse.

Le message est ici double. Shin Godzilla continue de filer la métaphore de la catastrophe du 11 mars, avec cette centrale/créature relâchant dans l'atmosphère une colossale radioactivité. Mais il fait aussi le constat que les États-Unis ne sont plus en mesure de protéger l'allié nippon d'une menace extérieure [9], donnant plus de sens au questionnement précédent sur le recours aux forces d'autodéfense et la remise en cause de l'article 9.

Ce point va devenir le thème dominant du dernier quart de Shin Godzilla, les nations coalisées de l'ONU ayant décidé, sans consulter le gouvernement japonais, de détruire la créature par le feu atomique. Devant le renoncement habituel des vieux politiciens, la génération de quadras qui émerge de la crise affirme avec force : « Peut-être est-ce le moment de décider seuls de ce que nous devons faire. » Et ils évoquent autant la solution que l'ingéniosité nippone a envisagée pour stopper le monstre que la prise de pouvoir nationaliste et décomplexée, sans attaches aux contraintes nées de l'humiliation de 1945, qu'ils sont en train de mener.

Pétrifié au cœur de Tôkyô, menace radioactive déclinante pour les vingt années à venir, Godzilla aura facilité une nouvelle reconstruction matérielle, morale et politique d'un pays soudain converti aux vertus de l'action immédiate et de la transparence. En cela Shin Godzilla, film empreint de nationalisme militant sous des habits de fable écologique, se montre beaucoup plus optimiste que la réalité.

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/04/2017



Illustrations de cette page : Art design pour le film Shin Godzilla – La phase liquide du monstre – La phase rampante – Le retour de Godzilla et sa marche sur Tôkyô après son refroidissement volontaire dans l'océan – Godzilla rayonnant – Godzilla pétrifié

Notes :

[1] L'explosion d'Ivy Mike, première bombe à hydrogène sur l'atoll d'Eniwetok près de l'île de Bikini date de novembre 1952. C'est également l'année de la resortie mondiale du King-Kong de Cooper et Schoedsack, alors qu'en 1953, le monstre préhistorique de The Beast from 20,000 Fathoms (illustration ci-contre), lui aussi réveillé par un essai nucléaire, partait dévaster Manhattan.

[2] L'occupation de l'Archipel prend en principe fin en septembre 1952, le Japon redevenant souverain. Toutefois, toute l'armée des États-Unis reste stationnée dans ses bases nippones, car se profile la guerre de Corée, puis celle du Viêt Nam qui continueront d'inféoder le pays à son puissant allié.

La destruction du mode de vie traditionnel, présenté comme l'extirpation de la pensée militariste, a été l'une des obsessions de MacArthur. Elle a nourri les œuvres de Mishima ou de Kawabata, comme celle, plus récente, de Murakami.

[3] Gojira (ゴジラ) donna naissance au kaijû eiga (怪獣映画), le film de monstres (au cinéma comme à la télévision).

Ce dernier connut un âge d'or durant les années 70 et 80, avec la sortie de nombreux autres daikaiju (Mothra la mite géante, Rodan le ptérosaure mutant, Gamera la tortue nucléaire ou Ghidora, le dragon à trois têtes venu de l'espace), certains bientôt opposés à Godzilla, devenu protecteur de l'humanité et qu'il va défaire, moyennant de nombreuses destructions de maquettes de villes en carton (le côté kitsch des effets spéciaux était pleinement assumé par les producteurs et le public).

[4] Kong: Skull Island sorti en 2017, qui fait partie du même corpus que le Gozilla d'Edwards – on y retrouve la mystérieuse société Monarch – décalque parfaitement cette ligne de base de l'alliance objective entre le primate géant et les hommes face à la menace d'un monstre. Certains plans comme l'échange de regards entendus entre humain(s) et créature sont quasiment identiques.

[5] Les événements racontés par le film se passent d'ailleurs un 3 novembre (11/3).

[6] Sous-estimant la violence du tremblement de terre initial (7,9 au lieu de 9, soit douze fois moins), les autorités évaluaient la hauteur du tsunami à trois mètres. On sait que la vague atteignit au moins 15,5 mètres à Minamisanriku et il est possible qu'elle ait dépassé cette hauteur (on parle de trente mètres) à d'autres endroits.

[7] Article 9. Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.

Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu.

[8] Ce qui correspond à la première phase de la destruction de la centrale de Fukushima Daiichi et aux mensonges accumulés sur le contrôle des événements par TEPCO et l'agence japonaise de sécurité nucléaire, qui classa d'abord l'accident au niveau 4 (12 mars), puis au niveau 5 pour le réacteur numéro 1 (18 mars) avant d'admettre, le 12 avril, que les trois réacteurs touchés relevaient d'un événement commun qui devait être classé au niveau 7, soit le plus haut, de l'échelle INES.

[9] Qui sont dans l'immédiat la Corée du Nord et son programme nucléaire, mais surtout la Chine et son expansionnisme.

Titre international : Godzilla Resurgence

Réalisation : Anno Hideaki et Higuchi Shinji
Scénario : Anno Hideaki
Production : Tôhô et Tohokushinsha Film
Directeur de la photo : Yamada Kosuke

Avec : Hasegawa Hiroki (Yaguchi Rando), Takenouchi Yutaka (Akasaka Hideki), Ishihara Satomi (An Patasun Kayoko)

Nomura Mansai personnifie le monstre pour l'animation CGI