Nobushi no Gourmet

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Hoshi Mamoru

Nobushi no Gourmet

Télévision – Japon (2017)

Kasumi Takeshi vient de partir à la retraite. Timide, effacé, il découvre peu à peu la liberté, qu'il va consacrer à son vice caché, la nourriture, accompagné par son esprit tutélaire, un rônin des temps anciens.

Netflix propose un certain nombre de programmes culinaires à succès, le plus célèbre étant Chef's table.

S'agissant du Japon, l'originalité est que l'offre ne se limite pas à d'excellents documentaires comme le Jiro dreams of Sushi de David Gelb [1] ou le très zen Birth of sake d'Erik Shirai. Deux fictions qui mettent en avant la cuisine de l'Archipel sont, en effet, à l'honneur : Midnight diner : Tokyo stories – qui est en fait la quatrième saison de Shinya shokudô (深夜食堂), une comédie dramatique diffusée depuis 2009 au Japon – sur laquelle je reviendrai très bientôt et Nobushi no Gourmet (野武士のグルメ), création originale de l'année, qui est une comédie en douze épisodes d'une vingtaine de minutes chacun.

Kodoku no gurume (孤独のグルメ) est, au départ, un roman de Kusumi Masayuki. Comme c'est souvent le cas, il fut adapté en manga par Taniguchi Jirô en 1999 [2]. Puis celui-ci fut décliné en drama en 2012, avec l'acteur Yutaka Matsushige dans le rôle d'Inogashira Gorô. Importateur de biens étrangers misanthrope et tourné vers son estomac, celui-ci profite de ses multiples déplacements professionnels pour visiter les restaurants populaires tokyoïtes et goûter la cuisine de l'Archipel et ses infinies variations..

Six saisons (et deux épisodes spéciaux en dehors de la mégapole) ont été diffusées pour l'instant sur TV Tokyo. Le style en est résolument japonais et les vingt-cinq minutes que dure l'épisode sont entièrement consacrées (à l'exception d'une courte introduction pour justifier sa présence en ce coin de la cité) à se pénétrer de l'ambiance particulière des lieux, à regarder (et entendre [3]) Gorô manger et l'écouter commenter in petto les plats et les clients. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est une vraie et passionnante fenêtre ouverte sur la ville et sur la façon de vivre des Japonais, une anthropologie du Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es...

Le manga était beaucoup plus âpre que le drama, comme on le constate par exemple dans le chapitre 10 où un Gorô agressif et fort de ses préjugés (ils sont sales, la nourriture est médiocre, etc.) [4] essaie des plats bios proposés par des hippies. L'originalité de la série télévisée tient en ce que les lieux fréquentés sont réels et ouverts au grand public (mais peuplés de comédiens pour le tournage). D'ailleurs Kusumi Masayuki, l'auteur du roman, apparaît après le générique de fin de chaque épisode pour goûter à son tour la cuisine et mieux présenter l'établissement et ses spécialités, leur prix étant donné à l'antenne. Un guide gastronomique itinérant en quelque sorte.

En 2014, un nouveau manga non traduit en français, prenant comme argument un gourmet solitaire, fut édité sous le titre Nobushi no Gourmet avec des dessins de Tsuchiyama Shigeru. Cette fois-ci, le personnage principal est un célibataire à la retraite, en surpoids évident, qui décide d'occuper ses longues heures de loisir à manger. La nostalgie est très présente dans chacun des épisodes où il se délecte d'un nouveau plat, tout en faisant parfois appel aux mânes d'un rônin [5], personnage brut et sans complexes grâce auquel il se désinhibe peu à peu.

Moyennant un changement de perspective visant à mon sens à l'occidentaliser, Netflix a adapté certaines histoires de ce manga pour son Nobushi no Gourmet. La série va cependant prendre d'assez importantes libertés avec la bande dessinée initiale en inventant une vie de couple à son héros, Kasumi Takeshi, et en systématisant les incursions du rônin imaginaire. Les scénaristes vont ainsi pouvoir tisser un fil conducteur autre que la seule satisfaction alimentaire du héros, la partie gastronomique devenant accessoire plutôt que principale.

En fait, Nobushi no Gourmet est une illustration du passage à la retraite qu'accompagnent la perte de confiance en soi, la quête de nouveaux repères, la lutte permanente pour trouver un sens à sa vie en dehors de la routine du travail. Si Takeshi s'invente un double fort et sans scrupules, c'est d'abord parce que la protection que lui assurait son entreprise a disparu (comme l'indique fort bien le générique) ; reste un petit homme timide, effacé, incapable d'initiatives dans le champ social, méconnaissant les usages d'un monde qui n'a pas été le sien durant trente ou quarante ans.

Le rônin intervient souvent pour venger le héros (ci-dessus, épisode 2 – Ramen de démone) ou l'aider à transgresser sa timidité dans son rapport à l'autre (épisode 4 – Le Yakiniku, sa manière à elle, épisode 7 – Dîner au comptoir et sous le parapluie, etc.) ou à lui-même (épisode 11 – Oden d'anniversaire). Comme l'ami imaginaire des enfants les aide à affronter le monde adulte, le rônin permet à Kasumi, dont la dégaine et le mental sont ceux d'un éternel adolescent, d'appréhender ce nouvel inconnu qu'est la retraite tout en se débarrassant quelque peu des contraintes sociales qui étaient les siennes durant sa période d'activité.

Le premier épisode de Nobushi no Gourmet est tout à fait éclairant. Alors qu'il ne serait jamais venu à l'idée d'Inogashira Gorô de boire de l'alcool durant la journée, c'est la première transgression suggérée par le rônin à Kusami Takeshi. Pour Gorô, l'acte de manger était l'expression suprême de son individualité et de sa liberté, pour Takeshi se sera d'abord la bière qui accompagne ses repas.

Si Kusami aime manger, c'est avant tout habité par une intense nostalgie. Il recherche les nourritures qui évoquent des instants de sa jeunesse (la maquereau fumé de ses premières vacances seul dans l'épisode 3 – Déjeuner de maquereau, les croquettes de viande du lycée de l'épisode 9 – Les croquettes du cœur ou le café viennois de sa vie étudiante épisode 6 – Un déjeuner de vieux bistrot), les restaurants qu'il fréquentait alors (épisode 4 – Le Yakiniku, sa manière à elle) ou ceux dont le décor rappelle l'époque révolue de l'ère Shôwa [6] : Dîner au comptoir sous le parapluie, Déjeuner de maquereau, La bière du midi. Rien à voir avec l'appétit féroce et insatiable de Gorô (bien plus proche du rônin que le sera jamais le timide Takeshi).

La retraite, c'est aussi envahir d'un coup l'espace vital de l'autre en étant présent tout le temps dans une maison qui est clairement celle de la délicieuse Shizuko, qui n'a pas l'intention de changer d'un iota sa façon de vivre. Dans ce couple si réservé qu'il semble totalement asexué, elle jette sur son mari un regard bienveillant et infantilisant contre lequel il s'insurge mollement, dans la crainte évidente d'agir de façon déplacée et de la perdre (épisode 11 – L'anniversaire d'Oden). On le voit bien tenter çà et là de s'émanciper, mais c'est toujours peu ou prou sous son regard et avec son aval.

Le traitement visuel de l'histoire est beaucoup plus proche des canons occidentaux, avec des teintes douces faiblement contrastées pour la partie contemporaine qui s'opposent aux filtres dramatiques et aux noirs accentués dès qu'apparait le rônin. Les restaurants et les plats que nous voyons à l'écran sont parfaitement mis en scène et ne proposent pas de nourriture pouvant paraître incongrue à des non-Japonais, tout en montrant que la cuisine du pays ne se limite pas aux sushis et aux brochettes yakitori. C'est évidemment moins varié que ce que l'on trouve dans le programme Kodoku no gurume sur TV Tokyo, mais cela introduit un aspect culturel important du Japon auprès d'un public international [7].

Nobushi no Gourmet (Samourai Gourmet) est une série intéressante malgré son côté à l'eau de rose, compromis satisfaisant entre les dramas que produit l'Archipel et ce que le grand public occidental touché par Netflix est capable d'accepter. On lui préférera quand même Midnight Diner, plus sombre, plus complexe et varié dans l'approche culinaire comme dans les magnifiques portraits de Japonais qui y sont tracés.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/04/2017



Illustrations de cette page : Le personnage de Inogashira Gorô dans Le gourmet solitaire – Inogashira Gorô déjeunant dans un restaurant chinois dans l'épisode 1 saison 2 du drama Kodoku no gurume – Le héros retraité du manga Nobushi no Gourmet – Kasemi, le Rônin et la démone vendeuse de ramen dans l'épisode 2 de Nobushi no Gourmet – Shizuko et Takeshi autour d'un plat de ramen instantanés – La jolie vendeuse de croquettes de l'épisode 6 de Nobushi no Gourmet

Notes :

[1] David Gelb est également le showrunner de la série Chef's table. Il fait ici le portrait de Jiro, trois étoiles au Michelin, minuscule et meilleur restaurant de sushis de Tôkyô.

[2] Publié chez Casterman sous le titre Le gourmet solitaire.

[3] Contrairement à l'Occident, manger au Japon se révèle fortement bruyant. On slurp abondamment les nouilles et les soupes et la politesse exige de manger le dernier grain de riz, ce qui ne va pas sans manœuvres labiales et aspiration qui peuvent surprendre. Un épisode de la série de Netflix aborde cette question du bruit, Kasumi ayant commandé des pâtes dans un restaurant italien et se demandant s'il peut les manger à la japonaise, ce que s'autorise à faire naturellement son alter ego samouraï. Dans l'ensemble, le retraité mange de façon discrète, entre ce qui apparaît normal pour un Japonais et ce qui n'offusquera pas un étranger (certains touristes dans l'Archipel, faisant fi des habitudes locales, se plaignent du manque d'éducation des habitants quand ils mangent).

[4] Le gourmet solitaire Chapitre 10 Menu du chef à Nishi-Ogikubo. Ou le chapitre 2, le sushi-bar de Kichijôji, où il est cerné par des femmes durant le happy hour et ne réussit pas à manger tout son soûl.

[5] Faisant peut-être écho à ce qu'écrivait Kusumi dans la postface du Gourmet solitaire, en évoquant l'appréhension qu'il éprouvait face à la porte d'un restaurant qu'il ne connaissait pas :

Comme dans un film de samouraï, un rônin, un guerrier taciturne marche, solitaire. LE ciel est bas, un vent froid fait voler la poussière dans la lumière du crépuscule. Mon samouraï entre en coup de vent dans un taverne. Sans retenir sa force, il fait coulisse la porte à grand bruit. Crrr... pan ! Puis, sans la moindre hésitation, il avance d'un pas ferme à l'intérieur et se laisse tomber sur un coussin.

Ci-dessous, deux façons de traiter un repas selon le mangaka : à gauche Taniguchi Jirō et, à droite, Tsuchiyama Shigeru.

[6] Période historique allant du 25 décembre 1926 au 7 janvier 1989.

[7] À noter que, dans l'épisode 10 Le chevalier aux cheveux, un Japonais à cheveux blancs prendra la défense d'un couple d'Occidentaux mal accueilli par le patron irascible du restaurant. Si cela ne vous pousse pas à visiter le Japon !

Titre original : 野武士のグルメ (Nobushi no Gourmet)
Titre international : Samurai Gourmet

Studio : Série originale Netflix

Avec : Tamayama Tetsuji (le rônin), Takenaka Naoto (Kasumi Takeshi), Suzuki Honami (Kasumi Shizuko)

Durée : 12x20 mn
Audio : japonais
Sous-titres : français, anglais, allemand, arabe, japonais
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