Le royaume, le soleil et la mort

L
Yuri Herrera

Le royaume, le soleil et la mort

Mexique (2008) – Gallimard (2016)


Traduction de Laura Alcoba

Cette Trilogie de la frontière regroupe les trois romans courts de Yuri Herrera dont Les travaux du Royaume (2008) et Signes qui précèderont la fin des temps (2009) déjà parus chez Gallimard, auxquels s'ajoute La transmigration des corps (2013), inédit en France.

Comment évoquer son pays sans recourir à l'exhibition de son obscène violence et de sa pauvreté pourtant irrémédiablement tissées dans la trame de son quotidien ? Yuri Herrera choisit l'allégorique, le merveilleux [1], pour à la fois atténuer et inscrire ces réalités dans quelque chose de plus profond, qui émergerait au détour de la langue, la sienne comme celle de ses personnages.

Dans chacun des romans, nous avons affaire à des messagers, des médiateurs d'un monde à l'autre. Lobo, dans Les travaux du Royaume, est un chanteur de corridos qui va mettre ses mots au service d'une gloire dont il ne perçoit immédiatement ni l'éphémérité, ni l'arrogance, celle d'un narcotrafiquant local et de sa cour.

Makina, l'héroïne des Signes qui précèderont la fin des temps tient le poste téléphonique d'un petit village. Elle transmet, mais aussi interprète les messages qui lui sont confiés, qui viennent le plus souvent de l'autre côté de la frontière, là où la langue s'acoquine à d'autres, se transforme, se métisse, oubliant peu à peu la terre natale.

Enfin, l'Émissaire de La transmigration des corps intercède dans des affaires sensibles, ici le conflit ouvert entre deux familles retenant chacune un enfant de l'autre en otage. Lui aussi doit trouver les mots, économes et justes, pour imposer les conditions, faciliter l'échange et éviter l'explosion d'une vendetta sans fin.

 

Les travaux du royaume

Lobo a été abandonné enfant par ses parents passés de l'autre côté de la frontière. Devenu chanteur ambulant de corridos, il croise la route du Roi, le chef du cartel local, qui prend sa défense contre un ivrogne et lui enjoint de rejoindre sa bande.

Yuri Herrera a choisi la parabole et le conte pour parler du narcotrafic. Ce qu'il en dit n'est ni neuf ni imprévisible, mais Les travaux du royaume est avant tout une réflexion sur la relation entre l'art et le pouvoir, l'apprentissage de la liberté, celui de la mort.

En son palais, le Roi est entouré d'une foule de courtisans et d'obligés qui profitent, complotent, jalousent, manipulent. Réduits dans le récit à l'office ou la fonction qu'ils occupent (l'Héritier, le Joailler, le Gringo, le Journaliste, etc.), tous sont à la fois les rouages indispensables de ce monde et des pièces changeables qui n'ont de valeur que celle que leur confère le Seigneur. Dès qu'il franchit la porte de l'immense demeure, Lobo devient l'Artiste, parce qu'il est du pouvoir du maître des lieux de transfigurer instantanément les êtres et leur condition de mortel.

Entrer ici est aussi un acte de foi. Celle de l'Artiste est d'abord sans limites et les chansons s'enchaînent, unanimement appréciées puisque, flattant le Roi en ses guerres, sa virilité, sa compassion, elles sont le reflet exact de ce qu'est vivre et penser ici : une allégeance aveugle à un homme cruel et violent dont la bonne fortune présente ruisselle sur ses sujets en cadeaux, prébendes et fêtes somptueuses.

L'amour hors des sentes autorisées va peu à peu ouvrir les yeux de l'Artiste, le confrontant à un extérieur déjà oublié où tout est à la fois semblable et non divin (la bande rivale qu'il est chargé d'espionner) et décepteur (il chante mal et ses vers sont jugés médiocres par les gens de la radio locale). De quoi interroger sa relation au Royaume quand celui-ci changera de mains...

 

Signes qui précèderont la fin des temps

Cora charge sa fille Makina de passer la frontière pour aller chercher son frère, parti sur un coup de tête récupérer l'héritage douteux de leur père.

Dans les premières lignes des Signes qui précèderont la fin des temps, Makina manque disparaître dans l'inframonde, une doline qui n'en finit pas de s'agrandir s'ouvrant sous ses pas... À l'engloutir...

Pour nous parler de la migration vers le Nord et le pays des Gavaches [2], Herrera va lier le parcours de son héroïne à celui que prenaient les âmes des morts dans la mythologie. Les chapitres du roman correspondent aux neuf zones de l'inframonde visitées par les défunts sur la route de Mictlan, lieu qui accueillait leur teyolia [3].

Le récit peut donc être à la fois un témoignage réaliste sur les conditions de la migration et une expérience initiatique, permettant au passage à Herrera de créer de superbes images qui ancreront un peu plus son héroïne dans l'inframonde mythique. Par exemple, l'homme qui lui fait passer le fleuve se nomme Chucho. Puis, une fois traversée la frontière, dans le chapitre III intitulé Le lieu où les montagnes se touchent :

Elle aperçut deux montagnes se cognant l’une contre l’autre au fond du paysage (...) Puis elle vit au loin un arbre et sous cet arbre une femme enceinte. Alors elle pensa que, s’il existait de bons augures, c’en était un : voilà un pays où une femme qui attend un enfant et marche dans le désert s’arrête un moment pour laisser son ventre s’épanouir sans s’occuper d’autre chose. Mais à mesure qu’ils approchaient, elle distingua plus précisément les traits de la personne, qui n’était pas une femme ; ce ventre n’était pas celui d’une femme enceinte ; c’était un pauvre malheureux que la putréfaction avait fait enfler et dont les vautours avaient déjà mangé les yeux et la langue.

Dans le Codex Rios, le passage par le deuxième monde Apano huya (une rivière) se fait sous l'égide d'un chien (chucho en espagnol). Et un homme entre deux montagnes, qui correspondent à Tepetli monanamycia, représentent le troisième monde, comme on peut le voir sur l'illustration en annexe [4].

Herrera mêle donc intimement vision réaliste de la migration et mythe, transformant sans beaucoup forcer le trait tous ces illégaux de l'autre côté de la frontière en autant de fantômes, présents dans tous les rouages de la si lisse vie amerlocaine et pourtant invisibles. Et, lorsqu'à la fin de son périple, un plouc « patriote » intime à une cohorte de pauvres hères qu'il a fait mettre à genoux de justifier leur présence aux États-Unis, c'est Makina qui leur sert de voix, signant son fabuleux message d'un vibrant de fierté : « Nous, les barbares. »

Signes qui précèderont la fin des temps est le plus subtil et le plus impénétrable des trois romans qui composent Le royaume, le soleil et la mort [5].

 

La transmigration des corps

En réponse à la disparition de l'un de ses fils, une famille enlève la fille de la famille ennemie. Un homme, nommé l'Émissaire, est chargé des négociations qui présideront à l'échange.

Inédit, La transmigration des corps se rapproche de la texture d'un roman noir tout en conservant la liberté de ton et de langue de Yuri Herrera.

Dans une ville à l'abandon, quadrillée par les militaires et sur fond d'une mystérieuse épidémie (dont on sait peut de choses, sinon qu'elle se transmet par un moustique du genre Aedes aegypti), l'homme nommé l'Émissaire mène, parallèlement à son étrange mission, la conquête de sa voisine, la Trois Fois Blonde.

Pas une rue qui ne débouche sur un barrage de l'armée ou ne soit traversée par un même cortège funèbre, qui semble tourner inlassablement dans la cité morte et que le second du héros, Nandertal, insulte copieusement. La ville est vide de présences, de soleil, d'amour à part celui que l'on peut acheter au Couloir des Caresses. La seule tache de vie semble être ce kiosque à fleurs qui n'a jamais fermé, et auquel le héros s'arrête à défaut de trouver une pharmacie ouverte pour des capotes qui lui permettraient d'enfin copuler avec sa voisine.

Le verbe de l'Émissaire fait merveille lors des rencontres avec les soldats ou les criminels, mais il ne peut rien devant le corps disloqué de la Poupée, la fille Castro qu'il va devoir échanger pour le fils de son client.

Elle était si petite et silencieuse, en même temps elle semblait être le cœur froid de la maison, comme si c’était elle qui la faisait encore tenir debout. Qui sait combien de cadavres il avait vus avant celui-ci, mais il lui rappelait tellement cet autre, le sien.

Maintenant, tout est affaire de négociations, lui pour les Fonseca, le Mennonite pour les Castro, mais que reste-t-il à échanger, à part des cadavres qui privent ces deux haines ancestrales de leur vengeance ? Des secrets coupables ?

Tout ce que les gens écrivent sur la pierre, ne serait-ce qu’avec leur souffle. Je t’aimerai toujours. Je ne peux pas te pardonner. Oubliez-moi. Je reviendrai. Vous allez me payer ça. Des phrases plus percutantes encore que si elles avaient été gravées au burin. L’Émissaire avait pour charge de les effacer. Lui, il ne se mettait jamais en avant, il se contentait d’apaiser les malédictions et de sauver les gens de leurs ruptures ou de leurs promesses.

Étrange et lancinant, La transmigration des corps conclut parfaitement cette étonnante Trilogie de la frontière.

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/01/2017



Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique : Before the Dawn de Kate Bush (Fish People, 2016) – Before and after science de Brian Eno (Virgin, 1977) – The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis (1974, Virgin)

Illustrations : Mictlantecuhtli, le dieu des Morts – Tezcatlipoca, le seigneur du Nord – Quetzalcoatl, le dieu de la Vie – Huitzilopochtli, le seigneur du Sud

Notes :

[1] Au sens du real maravilloso.

[2] Mot de l'ancien français qui a une double acception : étranger, mais aussi poltron, couard.

[3] Mictlan est le lieu où reposaient les morts normaux (le Tlalocan accueillait les personnes décédées par noyade ou assimilées et le Ilhuicatl-Tonatiuh les guerriers).

Certains anthropologues envisagent la route vers Mictlan comme une migration vers le Nord, c'est-à-dire à l'inverse de celle qui a amené les Mexicains dans leur pays. Ceci correspond d'autant mieux au propos d'Herrera, qui joue au départ sur la notion d'inframonde, puis sur le passage du fleuve et la remontée vers les États-Unis.

Pour la teyolia, voir l'article sur la Wikipedia : teyolia.

[4] Les neuf inframondes tels que représentés dans le Codex Vaticanus A (Codex Rios).

[5] Il y a peut-être quelque chose de divin en elle (n'oublions pas que Quetzalcoatl effectua le voyage en Mictlan pour créer l'homme nouveau à partir des ossements des hommes passés), car même la balle tirée par le fermier magouilleur, si elle l'atteint, ne la blesse pas, sagement blottie entre deux côtes. Un lecteur mexicain au fait de son corpus mythique dégagera sans doute beaucoup plus de chose encore de cette intertextualité.