Les Bleed

L
Dimitri Nasrallah

Les Bleed

Canada (2018) – La Peuplade (2018)

Titre original : The Bleeds
Traduction de l'anglais par Daniel Grenier

Chez les Bleed, on est dictateur plutôt sanguinaire de père en fils. Ah ! non... Apparemment, cela coince à la troisième génération...

Province oubliée de l'Empire ottoman passée sous domination britannique après le traité de Sèvres et peuplée de deux groupes tribaux – Boran et Lezer majoritaire –, le Mahbad est devenu indépendant en 1961 quand Le Libérateur s'est levé pour défier les occupants et leur a arraché la liberté pour son peuple (c'est du moins ce que la propagande a voulu faire croire). Cet homme s'appelait Blanco Bleed, le fondateur de la dynastie, assassiné en 1979 après dix-sept ans d'un pouvoir absolu qui le vit exclure peu à peu les Lezer de la vie publique, sous le regard bienveillant de l'ancien occupant.

Avec pour seules richesses sa position stratégique entre Moyen-Orient et Asie et l'uranium de ses montagnes qui attise la convoitise des grandes puissances, le Mahbad est toujours resté sous tutelle de compagnies minières anglo-saxonnes infiltrées d'espions, qui n'ont jamais considéré les Bleed que comme des « administrateurs » recevant de quoi faire leur pelote via les paradis fiscaux et développer armée et services de sécurité pour assurer l'ordre.

Mustafa Bleed, champion olympique de lutte succéda à son père avec l'accord de ceux qui tenaient vraiment le pays et le désaveu de tous ceux qui espéraient le changement.

Une longue guerre civile, de multiples tentatives de coup d'État, des assassinats, une répression illimitée, la mise en place d'une opposition fantoche et des élections massivement truquées lui assurèrent une longévité politique violente, confiscatoire et sanglante. En 2008 cependant, déjà âgé et soucieux de garder le contrôle du pays dans la famille, il est remplacé par son fils Vadim. Pilote automobile et play-boy, ce dernier est un dilettante qui cherche en vain à compenser, par une vie d'insouciance et de débauche, l'abandon par sa mère lorsqu'il était enfant. Il souffre cependant de n'être qu'une tête de gondole, car, en sous-main, Mustafa et les militaires continuent de gérer le pays et notamment cette seconde élection. Vadim, en route pour une séance photo inutile et délirante à Vienne, y est nettement battu.

Voilà brillamment posée par Dimitri Nasrallah l'équation de Les Bleed, une dictature ordinaire née sur les ruines d'une décolonisation volontairement bâclée. Son récit s'articule autour de la parole du vieux tyran, celle de Vadim qui ne peut s'en sortir qu'en tuant réellement ou symboliquement le père, des articles du journal national qui cherche désormais à informer sur les événements plutôt qu'être l'outil de propagande mis en place par les Bleed et les posts d'un blog très critique envers le régime tenu par Kaarina Faasol, une Boran qui a pris fait et cause pour l'opposition lezerienne.

Le chaos est total, la paranoïa intense, la répression inégalée, les mensonges et les trahisons sans nombre. Le récit mené par Nasrallah est endiablé et déroutant, gorgé de la cruauté, du cynisme, du mépris envers les peuples de ces dirigeants. Tellement réel, tellement actuel...

Loin d'être un imbécile, Dimitri comprendra, mais un peu tard, le rôle que tous ont joué dans cette mascarade :

Nous avons été mis en place comme solution de rechange aux empires. Et maintenant, ces vieux impérialistes sont arrivés à un point où ils n’ont plus besoin de nous, parce que l’économie mondiale fonctionne sans l’apport d’intermédiaires qui font tourner les roues du commerce. Ou parce que nous nous sommes mis en tête de définir nous-mêmes la façon dont le commerce pourrait profiter à nos citoyens. Nous, les Bleed, comme les autres hommes forts du monde entier, avons agi comme une soupape de sécurité entre l’âge de l’impérialisme et l’ère de la mondialisation.

Si ce n'est déjà fait, la lecture de ce court texte à l'indéniable intelligence politique s'impose.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/01/2019



Illustration de cette page : Émeute