III - Acceptation

I
Jeff VanderMeer

III - Acceptation

États-Unis (2014) – Au Diable Vauvert (2018)

Titre original : Acceptance
Traduction de Gilles Goulet

Control et Oiseau Fantôme sont retournés dans la zone X à travers le passage ouvert par cette dernière. La jeune femme est habitée par la nécessité de se construire en dehors des souvenirs de la biologiste, l'ancien espion n'a plus aucun repère et voit toujours la présence alentour en ennemie. Leurs pas les dirigent vers l'île que souhaitait atteindre la survivante de l'expédition 12 après sa rencontre avec Le Rampeur.

Avertissement : Comme précédemment, ne consultez cette recension que si vous avez déjà lu les deux premiers opus de la Triologie du Rempart sud ou que vous êtes tout à fait certain de ne jamais le faire..

C'est à travers le récit morcelé d'Acceptation que les personnages – et le lecteur – doivent trouver leur vérité, à défaut de LA vérité.

Contrairement aux deux précédents livres qui diffusaient le mystère à partir de la parole d'un seul locuteur, selon une chronologie souvent linéaire avec des souvenirs en analepse, Acceptation est éclaté en de multiples fragments temporels et spatiaux, distribués sur plusieurs personnages désormais plutôt morts que vivants.

Chacun possède sa trajectoire et son importance dans l'émergence, le développement et l'épanouissement de la Zone en cette fleur funeste qui semble avoir dévoré le monde. Encore ne sommes-nous même pas sûrs de ce fait et de son étendue. Nous avons la parole de Control, l'ex-directeur qui s'est enfui devant cette vision d'une frontière habitée – tout comme Le Rampeur l'était de Saul Evans, le gardien de phare – par une monstrueuse Gloria qui prenait possession de Rempart Sud. Celle aussi de sa mère, Jackie Severance qui l'a informé de la contamination des aires où étaient réapparues la géomètre et l'anthropologue, tout du moins leur copie par la Zone. Mais le rôle qu'a joué et continue peut-être de tenir cette dernière reste pour le moment flou. Control a été formé et partiellement détruit par cette femme dominatrice et manipulatrice, qui avait poussé à sa nomination par Central de façon sans doute intéressée.

L'exercice se complique par la distorsion du temps, qui affecte différemment les acteurs de l'aventure. Control avait mis seulement quelques jours pour remonter vers le Nord et trois semaines pour être de nouveau confronté à Oiseau Fantôme, qui avait alors accompli sa mission (ou l'une de ses missions) en ouvrant un nouveau passage, sous-marin cette fois, vers la Côte oubliée, lieu d'origine de la Zone X. Il ne leur faut que quelques jours pour gagner l'île vers laquelle la biologiste dirigeait ses pas à la fin d'Annihilation, mais ils apprennent ensuite que le déplacement de la frontière eut lieu trois années auparavant. Puis, que la survivante de la douzième expédition vécut trente ans ici. Où est passé ce temps manquant ?

Nous restons dans l'indécidable. L'hypothèse que l'endroit où ils se trouvent – paisible, harmonieux, vierge de toute pollution et de quasiment toute présence humaine – soit une construction de la Zone, une sorte de réalité alternative qu'elle leur propose justifierait parfaitement que le temps s'y écoule différemment. Ou encore que les règles gouvernant l'univers ne soient désormais plus les mêmes.

Je vais maintenant simplement faire le tour de chacun des protagonistes, afin de laisser au lecteur la fraîcheur de l'étonnement devant les assemblages réalisés par Jeff VanderMeer pour cet opus conclusif. D'autant qu'Acceptation offre plus des pistes – que chacun pourra suivre à son gré – que de réelles réponses aux énigmes en suspens.

Les morts

Saul Evans

Prédicateur dévoyé, il a gagné trente-cinq ans auparavant le sud du pays et la Côté oubliée où il a pu trouver ce travail de gardien de phare tout en filant le parfait amour avec un marin, Charlie, rencontré quatre années avant les faits rapportés (interpolations à partir d'éléments d'un journal intime). Son seul souci – hormis sa rupture avec Dieu et son père qui le hante parfois – est d'avoir à supporter la présence continuelle d'une gamine plutôt insolente, Gloria, ainsi que celle de jumeaux, Henri et Suzanne, membres de la Brigade Science et Spiritisme. Cette entité dont il ne comprend pas bien les motivations, mais qui possède tous les certificats possibles et imaginables pour opérer, s'intéresse de très près aux deux phares, celui dans l'île désormais effondré et celui sur la côte dont il a la charge, qui reçut après un étonnant périple narré dans Annihilation la lanterne qui équipait le premier.

Deux incidents vont émailler l'histoire de Saul, distribuée fragmentairement dans Acceptation. Le premier est sans doute l'évènement déclencheur de la création de la Zone, le second celui ayant poussé à la perception progressive et hallucinatoire, par le gardien de phare, de son accomplissement. Concernant sa fusion avec ce qui sera ensuite connu sous le nom de Rampeur, VanderMeer reste dans un indécidable réjouissant pour le lecteur. Le Principe avait-il besoin de cette médiation humaine pour se déployer passé le tropisme initial ? L'absorption métamorphique de Saul est-elle voulue ou aléatoire, récompense ou punition, principale ou accessoire ?

La directrice psychologue

Acceptation ouvre sur la scène de sa mort proche – que nous avons déjà lue dans Annihilation, le corps brisé au pied du phare –, tandis que la biologiste envahie par la luminosité se penche sur elle. Elle était Gloria et, comme l'indiquait sa présence sur la photographie, la seule personne encore vivante à avoir connu la Côte oubliée avant la formation de la Zone.

Après la fin de son enveloppe charnelle, nous savons qu'elle a fusionné avec le principe, qu'elle est devenue une part monstrueuse de la frontière en marche. Le troisième volet du Rempart Sud va surtout s'attacher, par analepses, à décrire l'enfant qu'elle fut, son lien au phare et à Saul son gardien. Puis, poussée par un syndrome du survivant, les efforts fournis pour – adulte – intégrer Central, retourner sur les lieux et monter progressivement les échelons de commandement du Rempart Sud. C'est elle qui améliora les performances des expéditions, jusque là pilotées par Lowry [1]. Lowry qui sait qui est celle qui se fait désormais appeler Cynthia.

Elle fut peut-être à l'origine de l'expansion de la Zone X pour deux raisons : son incursion non autorisée en compagnie de Withby – leur rencontre avec le Rampeur au cœur du tunnel, leur imprégnation par le principe, peut-être même leur duplication à ce moment –, puis le choix d'intégrer la biologiste dans l'expédition 12.

La biologiste

Celle-ci a achevé le voyage qui la menait, à la fin d'Annihilation, vers l'île et le phare écroulé où elle espérait retrouver quelque chose d'elle-même et de son mari. C'est par son journal que nous apprenons la suite du temps long de son histoire, son dialogue avec le grand-duc mutique qui est peut-être son époux, la douleur qu'elle cultive pour se savoir vivante, les variations infimes dans le vent, les souffles, l'azur qui se déchire, qui montrent la vitalité mouvementée de la Zone :

J’ai commencé à percevoir des changements infinitésimaux dans le ciel, comme si les pièces ne s’emboîtaient pas parfaitement… et à retirer de l’habitat qui m’entourait l’impression que des choses invisibles s’y suturaient, fantômes qui m’ont presque fait reconsidérer mon antipathie pour l’importance que les BS&S accordaient au surnaturel.

Donné tout d'un bloc, c'est le récit d'une survivante ayant accepté la Zone X, capable de tisser des liens avec l'invisible en continuant de questionner encore et toujours la réalité. Mais tout ceci n'est-il pas un état de conscience imposé par la Zone ? N'a-t-elle pas depuis longtemps aussi rejoint métamorphiquement le principe ?

Les vivants

Control

Il est le Monde ancien, l'ultime survivance d'une rationalité incapable d'envisager le surgissement. Son entrée dans la Zone X poursuit sa désorientation initiale, aussi se rattache-t-il à la pièce d'échec sculptée par son père et aux pages arrachées au mémoire de Withby comme derniers liens avant de sombrer dans la luminosité qui affecta la directrice et la biologiste. Mais celle-ci semble prendre son temps, dissolvant sur un rythme beaucoup plus lent ce qu'est l'homme qui se fait appeler Control et qui n'a plus prise sur quoi que ce soit de sa vie.

C’était une discussion qui tournait en rond, une boucle que Control créait pour s’y piéger à l’intérieur, pour creuser les tranchées et les douves qui empêcheraient les choses d’entrer.

VanderMeer joue avec beaucoup de finesse sur le décalage de compréhension de l'instant et de l'environnement existant entre le dernier directeur du Rempart Sud et Oiseau fantôme : Elle, partie intégrante de la Zone puisqu'accouchée d'elle en quelque sorte – Lui, s'y diluant progressivement sans jamais vraiment saisir la vérité de l'endroit – Elle, baignée par le calme et l'acuité de ses perceptions – Lui, pétri de violence et de méfiance l'empêchant de goûter l'insaisissable.

Grace

La présence de Grace est une énigme proposée par Acceptation. Elle fit partie de ceux qui, après l'invasion de Rempart Sud, trouvèrent refuge dans la Zone, précisément au phare qui lui avait été désigné comme asile ou lieu de résurgence par l'ancienne directrice, puis sur l'île après l'anéantissement de son groupe. Seule survivante – Jeff VanderMeer ne nous dira pas pourquoi elle n'est affectée que de façon ordinaire par la Zone, peut-être justement parce que l'île se révèle une protection –, elle possède un rôle important dans la narration, médiatrice entre les vivants et la parole des morts. C'est elle qui transmet le journal de la biologiste et la lettre de la directrice à Oiseau Fantôme, elle qui leur donne les dernières nouvelles de ce qui fut l'extérieur et les prévient des menaces de l'intérieur d'une Zone (qui n'existe plus en tant que telle puisque le passage a disparu).

Des trois survivants, elle est la seule à croire encore possible le retour à la normale, ce que la directrice avait tenté de faire en cherchant à tuer la biologiste depuis le haut du phare, avant d'en être précipitée au bas par le principe habitant la Zone.

Oiseau Fantôme

Consciente qu'elle n'est pas la biologiste, mais possédant un grand nombre de ses souvenirs, la jeune femme est en quête de son identité, au-delà du vague pressentiment d'avoir été, elle et son modèle, principielles. Ses échanges – parfois muets – avec Control puis Grace, le journal de la biologiste et l'acuité de son intuition de la Zone lui permettent de se construire, du moins de mieux percevoir ce qui en elle provient de cette humanité laissée en héritage et tout ce qui procède de la Zone dans sa re-naissance. Ce qu'elle finit par comprendre est que « même si elle était une erreur, elle était devenue une erreur viable… une mutation, et non une anomalie comme la créature qui gémissait. »

En assemblant le puzzle des récits d'Acceptation, on comprend que l'intégration de la biologiste dans la douzième expédition n'était pas neutre. Elle avait été minutieusement choisie par la directrice pour son profil asocial, le fragile équilibre de son chemin entre savoirs et incertitudes qui pouvait lui permettre de percevoir autre chose dans la Zone que ce que tous y voyaient, c'est-à-dire l'impossible. Savoir si elle était le piège tendu à la Zone pour la faire réagir où le besoin exprimé par celle-ci, par manipulation mentale de Lowry et de la directrice, pour entamer sa conquête reste, évidemment, indécidable.

Acceptation fait d'Oiseau Fantôme une Ève hybride, sans forcément de descendance, submergée par le savoir ancien d'une entité désormais aux commandes d'un monde qui se désagrège et qui se reconstruit autrement, pulsant d'une autre vie de toute part.

Sans l'homme.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/05/2018



Notes:
[1] Lowry est l'unique survivant de la première expédition et était devenu, au sein d'abord de Rempart Sud puis de Central, le spécialiste de la Zone X. Il va apparaitre dans les récits de Control, mais surtout de Gloria/Cynthia, comme une nouvelle fleur d'indécidable proposée par Jeff VanderMeer.

Illustrations de cette page : Île – Le phare de la de la réserve naturelle St. Marks Wakulla County – Grand-duc – Mangrove