Greenland

G
Heinrich Steinfest

Greenland

Autriche (2015) – Carnets Nord (2017)

Titre original : Das grüne Rollo
Traduction de l'allemand par Corinna Gepner

Toutes les nuits, à 23 h 02 très précises, un store vert recouvre la fenêtre de la chambre d'un jeune garçon de dix ans, Theo März.

La parution du Mondologue avait montré que l'écriture très particulière d'Heinrich Steinfest pouvait parfaitement s'affranchir du cadre des romans policiers passés, si tant est que Requins d'eau douce ou Le onzième pion puissent être vraiment rangés dans ce genre littéraire. On se souvient que les enquêtes étaient surtout des prétextes à faire une fiction drôle et débridée, jouant sur le langage, les emboîtements de récits, la fausse superficialité des personnes et des situations, les profondeurs philosophiques.

Avec Greenland, Steinfest investit une histoire fantastique, dont la première partie serait l'héritière d'une Alice vagabondant au pays de Kafka, la seconde enfilerait les vêtements d'une science-fiction spatiale en en refusant clairement les codes et la troisième, comme d'habitude, servirait à l'auteur pour dénouer les fils de son intrigue et nous permettre de la revisiter entièrement. Jusqu'aux ultimes pages, le lecteur se demandera d'ailleurs vraiment ce que signifie l'insolite voyage narré dans Greenland.

Une nuit, Theo März se rend compte qu'un store d'un vert rayonnant est venu recouvrir la fenêtre de sa chambre. Le fait est d'autant plus surprenant que, dans son étrange famille, on abhorre volets et autres rideaux. Il lui suffit de faire la lumière dans la pièce pour faire disparaître l'objet, qui revient pourtant chaque nuit à la même heure. Petit à petit, la curiosité va le gagner. S'approchant du store, il s'aperçoit que son motif cache un monde vivant, changeant, terrifiant, peuplé d'une cohorte inquiétante d'hommes munis de jumelles, scrutant ce qui se passe dans sa chambre.

La découverte qu'une fillette y est torturée décide Theo à plonger à travers la paroi de tissu pour la secourir. Cette première partie de Greenland, la plus longue du roman, décrit les voyages que fit l'enfant de l'autre côté du store, sa découverte de Lucian, un couteau fabuleux avec qui il va faire corps – l'appelant même son onzième doigt – pour se défendre des hommes à jumelles, sa fuite vers Nidastat, la ville-monde au cœur de ce monde en compagnie de Béla, routier au postérieur si impressionnant qu'il aurait pu conduire avec son gigantesque camion. Et comment il sauva Anna, la fillette torturée, en lui faisant passer dans l'autre sens le store dont il finira pas se débarrasser pour couper tout lien avec Greenland.

Quarante plus tard, Theo est en route pour Mars. Ce voyage est devenu possible grâce au brouillard bénéfique – qui entoure à présent le vaisseau spatial Villa Malaparte – à la mise au point duquel il participa. Trop vieux pour être encore astronaute, il effectue cet aller sans retour vers la planète rouge au titre de veilleur de nuit, chargé avec quatre chats comme compagnons de s'assurer que rien n'altère le sommeil de l'équipage. L'occasion de revenir sur sa vie, son mariage, son échec en tant que père.

Seulement voilà. Anna, devenue romancière à succès, a disparu depuis quelques jours. Theo sent obscurément qu'elle se trouve de nouveau emprisonnée, ce que l'apparition d'un store vert dans les flancs du vaisseau paraît confirmer. Une nouvelle traversée s'impose.

Tout est maintenant dévasté à Greenland, qui semble avoir attendu son retour tout en s'effondrant sur lui-même. Une guerre absurde fait rage à Nidastat, que Theo a de nouveau rejoint avec un Béla à la fois méconnaissable et curieusement semblable. Dans ces lieux ravagés par le temps (ou étrangement préservés, comme la maison de la belle Mme Leflor), tous au bord de la désintégration physique continuent de le voir plein de fougue juvénile et de détermination, comme lors de sa première venue. Theo libèrera une dernière fois Anna, après avoir payé le tribut nécessaire aux hommes à jumelles.

La troisième partie de Greenland dévoile la vérité sur le montage fictionnel réussi par Heinrich Steinfest. Déjà utilisé dans d'autres romans, le procédé pourra peut-être paraître décevant à certains lecteurs. Je suis, pour ma part, resté admiratif de ce texte qui, jusqu'au bout, m'a piégé dans son apparente absurdité et les chausse-trappes que le romancier autrichien tend en permanence à nos sens et notre intelligence. Comme toujours, Corinna Gepner a subtilement traduit toutes les nuances de ce Das grüne Rollo (en librairie le 9 mars 2017).

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/02/2017



Musique écoutée durant la rédaction de cette chronique : Freedom Highway de Rhiannon Giddens (Nonesuch - 2017) – Streichquartette d'Arnold Schoenberg (Preiser Rec. 2004)

Illustration de cette page :
Chambre d'enfant – Brigitte Bardot et Michel Piccoli dans Le Mépris de Jean-Luc Godard.