Parce que je déteste la Corée

P
Chang Kang-myoung

Parce que je déteste la Corée

Corée du Sud (2015) – Philippe Picquier (2017)

Titre original : 한국이 싫어서 (Hanguki sileoso)
Traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel

Kenya, Coréenne presque trentenaire baragouinant à peine l'anglais, décide de tout plaquer pour aller vivre en Australie.

Parce que je déteste la Corée est le roman d'une génération... Celle de la jeunesse [1] d'un pays devenu subitement riche, qui semble s'ouvrir au monde, mais qui est resté totalement sclérosé dans son fonctionnement social, n'ayant jamais vraiment effacé les traces du confucianisme sur lequel il s'est construit [2] ni l'autoritarisme de ses années de dictature.

Kim Kenya est née pauvre. Son père est concierge, sa sœur aînée est serveuse dans un Starbucks, la benjamine glandouille devant des jeux vidéo toute la journée (et s'éprendra un peu plus tard d'un bassiste sans le sou qui, bien que talentueux, ne percera jamais) et sa mère prie pour que tout aille mieux un jour.

Kenya est diplômée d'une faculté quelconque de la banlieue de Séoul où elle a rencontré son petit ami, Ji-myeong, qu'elle fréquente depuis six ans et qu'elle n'aura finalement aucune peine à laisser derrière elle en partant pour Sydney. Professeur d'université, le père de ce dernier ne voit que mésalliance possible dans cette liaison et même si le jeune homme entend s'opposer à ses parents par amour, ses idées sur la place de la femme coréenne sont parfaitement rétrogrades, comme Kenya s'en rendra compte durant son unique retour au pays, alors qu'ils tentent de voir si une vie commune est possible.

Parce que je déteste la Corée est évidemment drôle – amèrement – dans la confrontation entre deux modes de vie, le coréen très policé et l'australien décontracté, et dans les efforts maladroits de Kenya pour organiser son passage de l'un à l'autre.

Ce faisant, Chang Kang-myoung donne une conscience de plus en plus aiguë à son héroïne sur les raisons qui l'ont poussée à quitter son pays natal – effacement de l'individu devant le collectif, poids de la hiérarchie sociale, compétition permanente, rôle restreint des femmes, absence de possibles – beaucoup plus existentielles que matérielles. Même si elle réussira mieux économiquement dans sa nouvelle patrie, Kim Kenya veut avant tout disposer d'un (ou de plusieurs) choix de vie qu'elle pourra plier à sa volonté, ses efforts, ses envies [3]. Ce qu'elle a fui, c'est le carcan du déterminisme social coréen, sans être dupe de ce qu'elle a trouvé en Australie.

Mine de rien et sous ses allures de comédie, Parce que je déteste la Corée est un livre politique, qui tape où cela fait mal. Ceci explique sans doute son succès dans le pays du Matin calme et l'intérêt qu'il a pour tous ceux, ici, que passionnent ces autres mondes si proches et si lointains.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/01/2018



Notes :

[1] On l'appelle Hell Joseon (헬조선) ou N-generation, composée de gens entre 20 et 30 ans, qui considèrent que la Corée du Sud est l'enfer sur Terre, qu'ils n'y ont pas leur place, avec le sentiment qu'ils ne profiteront pas de la richesse née du boum économique des années 60-70.

[2] Je rappelle ici le canon confucéen :

Le roi est le pilier de l’État
Le père est le pilier de la famille
Le mari est le pilier de la femme

[3] Elle s'oppose en cela à la façon dont est présentée dans les médias la N generation, qui semble n'en faire qu'une question de confort matériel et donc, une angoisse de gosse de riches. Voir par exemple les messages de ce fil (en anglais) : 88% of Young Koreans Say South Korea is Hell, Want To Leave Korea for Other Countries

Illustration de cette page : Vegemite