Songeant à mon père

S
Yan Lianke

Songeant à mon père

Chine (2008) – Philippe Picquier (2010)

Titre original : 想念父亲 (Xiangnian fuqin)
Traduit du chinois par Brigitte Guibaud

Quelques fenêtres ouvertes sur la jeunesse de l'auteur et la trahison de la piété filiale à laquelle l'a conduit son envie de devenir écrivain.

Qui suis-je ? C'est par cette question que débute ce court recueil de nouvelles autobiographiques. La réponse que lui apporte immédiatement Yan Lianke est : celui d'où je viens...

Songeant à mon père n'est pas un récit autobiographique comme les autres. C'est presque un acte de contrition, d'où suinte la douleur d'un homme qui a trahi les siens pour devenir ce qu'il est et pouvoir témoigner à présent de ce qu'ils étaient. Le devenir écrivain de Yan Lianke passait par un abandon, celui du lien qui unit les générations et cloue les fils auprès des pères, au milieu des champs stériles, des famines et des calamités.

Ce que raconte d'abord Yan Lianke dans de très courts récits, ce sont les oncles et les tantes, leur vie impitoyable et misérable qui n'entama jamais l'amour pour les autres qui rayonnait d'eux. C'est cette fratrie dévouée à cette sœur dont un mal inconnu ronge les os et plie son pauvre corps dans des douleurs qu'elle cache autant qu'elle peut à ses proches. Ce sont ces gamins ployant sous des charges inhumaines pour quelques piécettes, qui achèteront le médicament du lendemain. C'est cet aîné se privant de repas pour économiser un peu et offrir à son cadet le vélo dont il rêve tant. C'est cette mère, admirable et dévouée bête de somme, discrète, solide et solitaire. Et enfin ce père, grand et maigre pilier du monde, miné par cette maladie qui lui dérobe son souffle.

Songeant à mon père bascule alors dans un long texte évoquant cet homme simple, honnête, dur au mal, à la vie, avec ses enfants (Yan Lianke pense d'abord à lui pour les gifles reçues, même si le début de la longue nouvelle parle de son courage, de sa force au travail, de sa dévotion à la survie et au bonheur de sa famille). Ce paysan illettré et travailleur qui donna tout – et d'abord sa santé – à la génération suivante pour qu'elle puisse passer peut-être mieux que lui sur cette Terre, comme le fit sans doute avant lui son père, et le père de son père.

L'admiration et le respect que lui porte Yan Lianke sont immenses, tardifs et évidemment coupables. Car rêver d'une autre vie dans le district le plus pauvre du Henan conduit à renier la piété filiale et tout ce qu'elle comporte comme obligations et impossibilité à décider de son avenir. L'armée servira à la fuite. L'éloignement, la rapide guerre contre le Viêt Nam – durant laquelle tous s'inquiètent pour lui – justifient pour un temps cet abandon. Mais la plaie morale est ouverte, honteuse sa mesquinerie, médiocre son individualisme, au point qu'il lui faudra un quart de siècle pour faire enfin face au souvenir de son père et rendre justice aux siens.

Émouvant, pudique et poétique, Songeant à mon père est la confession lucide d'un mauvais fils, le récit d'une lâcheté ordinaire sans laquelle il n'aurait pu devenir le plus grand romancier chinois vivant.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/11/2014



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Paysan pauvre