NonNonBâ

N
Mizuki Shigeru

NonNonBâ

Japon (1977) – Cornélius (2006)

Titre original : のんのんばあとオレ (Nonnonbâ to ore)
Traduit du japonais par Patrick Honnoré et Maeda Yukari

Dans les années 1930, une vieille femme pauvre et superstitieuse surnommée NonNonBâ initie le jeune Shigeru au monde invisible des yôkai.

Mizuki Shigeru, célèbre mangaka décédé en 2015 à l'âge vénérable de 93 ans, remit à l'honneur tout un folklore alors tombé en désuétude sous les coups de boutoir du progrès et de la désintégration de la culture ancestrale du Japon [1].

Les monstres bénéfiques ou maléfiques qui peuplaient la pénombre des habitations ou le désert des chemins constituent un bestiaire fabuleux qui renseigne sur l'histoire du pays, depuis ses rites jusqu'à ses famines [2]. Hitotsumé Nyûdô, le bonze à un seul œil, proviendrait d'une énucléation cérémonielle lors d'un sacrifice aux dieux. Les Kukajiri, les grignoteurs de têtes, se vengeraient ainsi de ceux qui n'ont pas été charitables de leur vivant. Akanamé, le lèche-crasse, n'apparaît que dans les maisons où les salles de bains ne sont pas propres et correctement récurées. C'est pourquoi l'on verra ici NonNonBâ astiquer avec beaucoup de ferveur la baignoire familiale tout en faisant la leçon à Shigeru et ses frères.

Instruments de terreur ou d'éducation, ou des deux à la fois, les yôkai sont fruits de la sagesse et de la bêtise paysanne, parfaitement personnifiées par cette mémé à qui Mizuki rend hommage dans ce NonNonBâ. Veuve d'un bonze qui mendiait leurs existences dans une communauté déjà fortement frappée par la pauvreté, la vieille femme est la quintessence de l'arriération du pays [3], mais aussi un formidable puits de savoir, puisqu'elle peut tout expliquer par l'action de tel ou tel esprit. Le yôkai est à la fois cause et conséquence, il instille la crainte comme il la lève parfois, il révèle ce qui n'est pas et dissimule ce qui est. Il est, dans son ambivalence, l'expression du sacré dont les adultes, même éduqués à Tôkyô comme le père de Shigeru, ne se débarrasseront réellement jamais (voir la terreur nocturne de celui-ci lorsqu'il doit garder la banque, la nuit).

Si les croyances et les préceptes de la vieille ont nourri une partie de l'imaginaire d'un gamin que l'école n'intéressait qu'assez peu, qui se bagarrait beaucoup et avait la passion – déjà ! – de raconter des histoires, ils ne sont pas les seuls à avoir ensemencé sa dimension créative. Contrairement à sa Vie de Mizuki [4] factuelle, tournée vers un homme en devenir dans un monde bouleversé, NonNonBâ cherche à expliquer l'artiste et relève exclusivement de l'intime. La découverte de l'invisible est étroitement liée à d'autres apprentissages – l'amour, la mort, la solitude – subtilement insérés ici dans ces saynètes qui ne présentent pas forcément de continuité entre elles.

La médiation vers les dix mille milliards de mondes existants auxquels le vieillard accompli autant que l'enfant s'abreuveront leur vie entière ne doit pas seulement au catalogue sur patte des esprits que représente la mémé. C'est la maladie, puis la mort de sa jolie cousine Chigusa qui permettent à Shigeru d'investir volontairement – évidemment par l'imaginaire – cet invisible plutôt que de l'être quotidiennement par lui. C'est l'amour qu'il porte à Miwa, la gamine bientôt vendue à un bordel, qui lui donne la certitude de la présence au monde de ces mondes, et de la capacité qu'ont certains – à l'âme pure ? – d'entrer en résonance avec les esprits plutôt que de les craindre.

La nuit où Miwa fut vendue, l'âme de sa maman morte se changea en boule de lumière pour l'accompagner... Ces choses qu'on ne voit pas existent aussi.

NonNonBâ raconte le glissement progressif du mangaka depuis la peur aveugle des yôkai jusqu'au compagnonnage symbiotique avec eux, qui nourrira une partie de son œuvre future. Mais également le détachement, impératif, d'avec les exigences de discipline et d'obéissance du militarisme ambiant [5] pour atteindre le j'm'en-foutisme lunaire du jeune adulte rejoignant le front quelques années plus tard. C'est enfin le refus d'une vie ordinaire (de travailleur et d'homme) qu'encourage un père paresseux et dilettante – héritier d'un monde de plaisirs où les siens vivaient aux crochets des autres tout en se rêvant poètes –, à la philosophie étonnante et qui verra en son fils l'artiste qu'il n'a pas pu devenir.

Pour un homme, les femmes sont des sortes de profs qui t'enseigneront quantité de choses qu'on n'apprend pas à l'école. Tu peux arrêter l'école, mais ne cesse jamais de tomber amoureux des femmes.

Le trait de Mizuki est facilement reconnaissable. Des décors fouillés [6] sur lesquels se détachent des épures de personnages, dont les expressions du visage sont d'un grand réalisme malgré l'apparente simplicité du trait. La narration est souvent elliptique, comme ces souvenirs que l'on égrène sans contrainte. Le tout forme un ensemble cohérent dont le résumé pourrait être trouvé dans les quelques pages en couleurs de l'introduction.

Comme pour Vie de Mizuki, cette édition de NonNonBâ par Cornélius (Prix du meilleur album à Angoulême en 2007) est somptueuse et forcément chère (pour un manga). Complément essentiel du reste de l'œuvre, je prends plaisir à y revenir de loin en loin pour sa fraîcheur, sa drôlerie et tout le contexte d'un monde que la modernité était en train d'engloutir et que Miyazaki, entre autres, rendra à la vie.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/05/2017



Notes :

[1] Déjà sous le shogunat Tokugawa, les références au surnaturel étaient fortement réprimées.

La première œuvre de Mizuki traitant des yôkai et son plus grand succès est Kitaro le repoussant (ゲゲゲの鬼太郎, GeGeGe no Kitarô) paru en 1959, qui a été adapté de multiples fois en anime pour la télévision et en films.

[2] Mizuki a recueilli l'origine et illustré près de 500 yôkai que l'on peut retrouver dans son Yôkai. Dictionnaire des monstres japonais publié chez Pika éditions.

[3] « C'est vraiment le coin le plus arriéré du Japon, ici... » dira la jolie cousine tokyoïte.

[4] Vie de Mizuki en trois tomes, également édités chez Cornélius. Ce récit autobiographique reprend telles quelles un certain nombre de planches de NonNonBâ et quelques-unes des anecdotes tout en donnant une chronologie un peu différente. Certains traitements sont elliptiques, d'autres complémentaires (par exemple, le rôle et l'exemple du père).

[5] Que les enfants traduisent dans leurs jeux de guerre et leurs chants et que Shigeru va rejeter, préconisant le pacifisme qui lui permet surtout de récupérer du temps pour créer.

[6] Souvent des photographies postérisées en noir et blanc et plus ou moins retouchées. Dans le plus ancien Opération mort qui traite de la période où il était soldat sur l'île de Nouvelle-Bretagne, le procédé est beaucoup plus systématique et brut de fonderie, avec retouches minimales.