Miso Soup

M
Murakami Ryû

Miso Soup

Japon (1997) – Philippe Picquier (1999)

Titre original : インザ・ミソスープ ( In za miso sūpu)
Traduction du japonais de Corinne Atlan

Jeune tokyoïte de vingt ans, Kenji vit en guidant illégalement les étrangers dans Kabukichô, le quartier chaud de Tôkyô. Frank est américain et a loué les services du jeune guide pour les trois journées avant le Nouvel an. Son comportement se révèle toutefois des plus étranges et Kenji en vient à faire le lien entre son client et des crimes abominables qui viennent d'être perpétrés.

Livre dérangeant et complexe, Miso Soup se présente d'abord comme un simple thriller horrifique qui, après avoir atteint son climax dans une scène de massacre très réaliste, bascule dans quelque chose de beaucoup plus réfléchi, contredisant toute lecture linéaire et simpliste.

miso soup murakamiMurakami est connu pour décrire parfaitement, par le roman (Les bébés de la consigne automatique, Parasite) ou le cinéma (Topâzu), la décadence de la société japonaise, illustrée ici par cette première partie poisseuse, ténébreuse dans l'enfer de Kabukichô, le "quartier des plaisirs" de Tôkyô. Cependant, on sent rapidement qu'il y a un enjeu autre que celui de l'horreur, parce qu'à mesure que Kenji forme ses soupçons sur Frank et que ce dernier révèle progressivement sa vraie nature, le regard du jeune tokyoïte sur le monde qui l'entoure, et auquel il ne faisait plus attention, change.

On comprend alors que le vrai guide à suivre est Frank et que Miso Soup est en fait un roman initiatique, un conte moral – voire une réflexion métaphysique – dans lesquels le caractère étranger du criminel (l'externalité est essentielle) et son hyper violence agissent comme révélateur transcendantal de la réalité nippone [1]. Car Frank ne se contente pas d'être présenté par l'auteur comme l'incarnation de ce vers quoi la société japonaise se dirige. Il est aussi ce par quoi il est possible de comprendre pourquoi elle le fait. Et c'est bien là toute l'ambivalence de la violence : créer du signifiant dans la destruction.

Pour Kenji, la scène du karaoké rompt définitivement et son indifférence, et l'indifférenciation entre les êtres. La violence de Frank n'est pas aveugle, elle tue l'une (la Japonaise qui se prostitue pour quelques articles de luxe qui lui permettraient – faussement – de sortir de l'indifférenciation généralisée) et épargne l'autre (la Péruvienne qui le fait pour faire vivre sa famille et pour survivre). Elle ne tue pas le jeune homme... le forçant ainsi à chercher les raisons de sa survie, ce miso soup murakami qui le distingue des cadavres. A lui de percevoir et de comprendre l'indifférence (en commençant par la sienne, son absence totale de compassion), le mépris des valeurs morales, l'obsession de l'argent et de la position sociale dans lesquels s'est engloutie la société nippone et d'y voir peut-être la vraie violence de ce temps, celle des égaux, celle des semblables. Avec les flots de sang se libère la pensée du jeune homme et la violence ordonne et structure le monde, comme elle le fit toujours [2].

En faisant de Frank un être misérable en quête de salut, de rédemption, Murakami montre cependant que tout ce sens ne peut pas, ne peut plus être la réponse à une soif de transcendance difficile, voire impossible, à étancher. Les attributs du violent sacré dont est paré Frank sont temporaires, partagés, partageables entre des milliers de Frank ; ils ne le rendent pas divin, juste profondément désespéré. En contant son histoire dans ce Tokyo ancien oublié de tous, Frank devient l'Homme métaphorique, meurtrier dès l'origine, maudit parcourant la Terre à la recherche de ce sens qu'il ne sait où trouver... Peut-être, dérisoire, dans cette publicité pour une soupe qui le fit venir au Japon pour rencontrer le sacré - introuvable dans son pays - et être enfin racheté.

La cloche du temple résonnera cent huit fois et après ? Murakami Ryû ne dit pas dans Miso soup s'il croit qu'il reste une parcelle de divin dans ce monde et si s'y noyer est la seule solution pour l'Homme d'échapper à cet enfer.

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/05/2008



Notes :

[1] Murakami prend soin d'ailleurs de nous laisser les indices suffisants pour envisager, puis accepter, ce retournement. C'est bien Frank qui conduit Kenji dans un quartier de Tōkyō inconnu de lui mais surtout ancien, d'une époque d'avant, quand le sens existait dans la ville. On peut même dire qu'à la fin de Miso soup, c'est toujours Frank qui guide les deux adolescents vers la cérémonie du premier janvier, qui elle aussi fait sens.

[2] L'importante postface dans laquelle Murakami informe qu'un garçon de 14 ans avait récemment commis des crimes horribles et d'apparence aussi aveugle que ceux rapportés dans le roman ne fait que renforcer sa démonstration. L'auteur de Miso soup constate que la société japonaise en est bien arrivée à ce niveau de décomposition mais rappelle immédiatement les raisons invoquées par le jeune lycéen : sortir de l'indifférence, exister... La violence, encore, comme créatrice de sens.

Illustrations de cette page :
Début de soirée à Kabukichô – Cloche d'un temple

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Quatuor avec piano d'Ernest Chausson, par le Quatuor Schumann sur une galette Aeon de 2005