Un yakuza chez le psy

U
Okuda Hideo

Un yakuza chez le psy

Japon (2004) – Wombat (2014)

Titre original : 空中ブランコ (Kûchû Buranko)
Traduction de Jacques Lalloz

Cinq nouveaux patients pour l'original docteur Irabu Ichirô et la ronchonne infirmière Mayumi.

Imaginez un psychiatre quadragénaire, rigolard et obèse, reclus dans le sous-sol obscur de la clinique paternelle, en attente d'hypothétiques clients. Flanquez-le d'une infirmière boudeuse, court vêtue et à la poitrine opulente dont elle se sert pour détourner l'attention des patients quand ils reçoivent le traitement que le bon docteur leur inflige à tous, avec un intérêt sadique et carnassier : une piqure de vitamines. Vous voici entré dans le monde loufoque du Dr Irabu, dont Un yakuza chez le psy est le deuxième volet des aventures.

Les cinq patients que nous fait rencontrer Okuda ont tous, quelque part, réussi leur vie professionnelle. Mais ils sont aussi, désormais, victimes d'un blocage, tétanisés par l'enjeu que représente le maintien de leur position sociale.

Yamashita Kôhei, dans Le trapèze, est l'artiste vedette du Nouveau Cirque Japonais, mais il est maintenant incapable d'effectuer ses voltiges, ne trouvant plus les mains de son receveur récemment arrivé dans la troupe. Le héros du Hérisson, Ino Seiji, est un yakuza saisi de crises de panique devant tout ce qui est pointu (ce qui va poser des problèmes pour lui administrer les fameuses piqures de vitamines) risquant de mettre à mal sa réputation de dur chèrement acquise. Dans La moumoute du beau-père, le neurochirurgien Ikeyama Tasturô fait une fixation sur le postiche de celui qui est également le doyen de l'hôpital universitaire où il enseigne, rêvant de la lui arracher en public et souffrant de devoir se retenir.

Bandô Shin’ichi, le troisième base vedette des Cardigans, ne peut plus lancer une balle correcte depuis l'arrivée dans l'équipe du jeune Suzuki dans la nouvelle Hot corner. Enfin Hoshiyama Aiko, la reine des histoires d'amour à l'eau de rose est soudain envahie par le sentiment d'écrire toujours la même chose dans La romancière.

Sous ses dehors de personnage grossier et imbu de lui-même, Irabu poursuit à chaque fois un unique but : faire descendre un instant ses patients de leur piédestal pour leur permettre de regarder d'une autre façon leur problème, allant jusqu'à les inciter à changer de métier. Tous sont, dans leur monde, fortement entourés, protégés, voire déifiés, mais dans le sous-sol de la clinique, ils sont superbement ignorés par le gros médecin et l'infirmière boudeuse. Pas de place pour leur ego, seul compte celui d'Irabu, qui les écoute à peine et se fait fort, comme un enfant, d'arriver en peu de temps au même niveau qu'eux. On le verra donc initier ses cent kilos à la voltige, gratter en une nuit une nouvelle de trente pages parfaitement incompréhensible ou lancer des balles dans la cour de la clinique, à chaque fois persuadé d'être lui-aussi à deux doigts de la gloire.

Une bonne partie des ressorts comiques de Un yakuza chez le psy repose bien sûr dans ces tentatives hippopotamesques qui irritent profondément les patients, au départ persuadés que le médecin se moque d'eux. En un sens, ils n'ont pas vraiment tort. La première leçon que leur donne ainsi Iruba, c'est celle de l'humilité, qu'ils ont tous perdue. La seconde, c'est celle du plaisir enfantin qu'il leur montre à apprendre, de façon désintéressée, ce que eux pratiquent avec le plus grand sérieux. Il y en a une troisième enfin, liée à l'envie, la jalousie toutes deux sous-tendues par une notion abusive de prestige, qu'Okuda Hideo rend omniprésent dans chaque nouvelle.

L'individualisme, la compétition permanente, l'arrogance qui s'empare de ceux qui réussissent sont passés au crible de ces cinq histoires qui sont, bien entendu, morales. En rompant avec leur égoïsme et leur nombrilisme, en acceptant d'être de nouveau jugé et remis en cause par eux, en se débarrassant du carcan social, chaque patient peut regagner la communauté des hommes. Le message délivré par Un yakuza chez le psy est universel et le Dr Irabu Ichirô me semble encore plus fin et psychologue qu'il n'est drôle. En se livrant comme il le fait, ridicule et ne s'en souciant guère, il donne aussi une bonne leçon à chaque lecteur.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/11/2014



Illustration de cette page :
Infirmière à forte poitrine – Joueur de base-ball

Musique ayant accompagné l'écriture de cette chronique :
Locomotive d'or de Claude Nougaro (Philips, 1974) – Paix de Catherine Ribeiro+Alpes (Philips, 1972)