Cendres et rouge

C
Pyun Hye-young

Cendres et rouge

Corée du Sud (2010) – Philippe Picquier (2012)

Titre original : 《재와 빨강》(창비 (Jaewa Palgang)
Traduction de Lim Yeong-hee et Françoise Nagel

Employé banal d'une entreprise de dératisation, T-K est affecté à la maison-mère, qui se trouve dans un pays dont il maîtrise mal la langue et où sévit une dangereuse épidémie. À son arrivée à l'aéroport, on le soupçonne d'être porteur du germe, ce qui perturbe son installation et le plonge dans une série de difficultés dont il ne voit pas la fin.

Cendres et rouge est un premier roman tout à fait étonnant, autant par le thème qu'il aborde que par la façon dont Pyun Hye-young mène sa narration.

Les tracas administratifs et médicaux qu'on impose à T-K dès sa descente d'avion contribuent à nimber son arrivée dans le pays de C d'une étrangeté absurde, rappelant un peu celle dont fut saisi Joseph K. tout au début du Procès.

Si ce premier évènement est déstabilisant, le personnage, optimiste, réussit à se persuader que tout ira mieux un peu plus tard. Mais les incidents mineurs s'accumulent et le héros plonge dans une sorte de cauchemar urbain, né en partie de cette fameuse épidémie. Celle-ci restera une menace réelle, visible par les efforts que font les hommes pour la contenir, mais aussi presque impalpable, trop proche dans ses symptômes d'une simple grippe et de la misère ordinaire.

Le studio dans lequel T-K doit passer son séjour en C se situe au cœur d'un quartier construit sur d'anciennes décharges. Ravagée par la contagion, la zone laissée à l'abandon est recouverte d'immondices, dans lesquels prolifèrent, concurrents, des rats et des humains expulsés de la normalité.

La figure du rongeur est omniprésente dans Cendres et rouge et apparaît d'abord comme une série de repères dans l'existence de T-K (il travaille dans la dératisation, il doit son affectation actuelle à la façon dont il en a tué un devant son directeur, il a pris à cette occasion une décision importante qu'il va finir par transgresser) avant de devenir une perspective possible pour cette civilisation malade. Le rat pouvant prospérer aussi bien dans la richesse de l'homme que dans sa déchéance [1], la bestiole semble être la seule à pouvoir tirer son épingle du jeu de la situation sanitaire de crise dans laquelle est plongé le pays.

Surtout que Pyun Hye-young se comporte avec son personnage comme un chercheur avec un animal de laboratoire, dont les déplacements dans le labyrinthe dépendent autant d'incitations que de pièges pour les contrarier. Après avoir dérobé à son héros toute perspective d'avenir, puis une partie de son présent, elle l'observe attentivement perdre l'espoir, la confiance, à mesure que s'évanouissent également ses ultimes possibilités de liens sociaux. T-K ne peut que plonger en lui-même, se recroqueviller sur ce qu'il pense être les certitudes de son passé. Il en perçoit surtout – désormais qu'il y réfléchit –, les zones d'ombre, les arrangements avec sa conscience, les erreurs, les manquements, alors même qu'il doit bientôt lutter dans la rue pour une pitance moisie, un sommeil précaire et la menace toujours possible de la maladie.

Cendres et rouge nous fait assister à la perte rapide de ce qui fait l'humanité d'un être, la romancière allant très loin dans la déchéance de son personnage, n'hésitant pas à mettre extrêmement mal à l'aise le lecteur. La précision sobre, voire la sécheresse de son style contribue à un détachement, une réduction de l'empathie portée à T-K à mesure qu'il devient, dans son existence et ses aspirations, plus pitoyable que les rats dont il partage l'espace vital, maintenant presque en animal dominé.

Dans une fin de roman pleine de maîtrise, Pyun Hye-young le fera renaître, l'extrayant des égouts dans lesquels il avait été englouti alors que l'épidémie disparaît et que la vie normale reprend. Moment pour dénouer en partie l'énigme de la venue de T-K en C, pour mesurer ce qu'il reste de lui après cette descente aux enfers et estimer ce avec quoi il va désormais pouvoir / devoir vivre.

Aucune porte n'est fermée dans ce final de Cendres et rouge. La valeur allégorique de la chute de T-K, la place prise par la violence et le meurtre dans l'existence d'un homme ou, surtout, notre capacité à accepter, comprendre, agir ou réagir face à la dégringolade dans la misère de l'un de nos semblables – c'est-à-dire à quoi tient notre propre humanité – sont autant de questions placées sur notre route par Pyun Hye-young et qui subsistent dans l'air, aussi impalpables que cette contagion, une fois refermé le roman.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/09/2012



Notes :

[1] Le Topi de Francesco Santoianni qu'a consulté Pyun rappelait que les rats étaient les seuls survivants sur l'archipel des Marshall qui avaient servi aux essais nucléaires et thermonucléaires américains dans le Pacifique.

Illustrations de cette page :
Rats

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Pleiades Dances de Yoshimatsu Takeshi (Denon - 1996) – Earth Horns with Electronic Drone de Wada Yoshi (EM - 1974) – Labyrinthe ! de Pierre Henry (INA - 2003)