La fille de l'ascenseur

L
Ye Mang

La fille de l'ascenseur

Chine (1995) – Bleu de Chine (2000)

Titre original : Kai dianti de nüren
Traduction de Lü Hua et Jacqueline Guyvallet

La fille de l'ascenseur : Une liftière, rejetée par son mari, doit affronter toutes les semaines l'arrogance de la maîtresse de celui-ci. Une journée harassante : La vie d'une habitante d'une grande ville. L'initiation : Une institutrice favorise des élèves médiocres.

Ce résumé des trois nouvelles qui composent La fille de l'ascenseur rappelle que Ye Mang s'intéresse avant tout au quotidien de gens ordinaires. Utilisant un style réaliste d'une grande sobriété, se dispensant de tout point de vue moral sur ses personnages, il se contente de les confronter à des situations plutôt banales, qui peuvent parfois virer au drame ou au cauchemar par la simple gravité ou l'inertie affectant les êtres et les choses.

La seconde histoire, Une journée harassante, est sans doute la plus accessible. Bai Xiukun, mère, épouse et ouvrière à l'autre bout de la ville se lève chaque matin aux aurores. Obéissant à un rituel millimétré, chacun s'évite dans l'appartement pour gagner du temps.

Les transports pour se rendre à l'usine constituent l'épopée quotidienne de la mère et de la fille, qui fréquente un établissement scolaire voisin du travail maternel. Les bus, métro, trolleybus qu'empruntent Xiukun et Lili permettent à Ye Wang de brosser un tableau plutôt pittoresque de cette Chine qui s'éveille et va bosser, d'autant que son héroïne, corpulente, doit user de tactiques subtiles pour pouvoir voyager au mieux.

Les efforts accomplis pour atteindre la conserverie et la perspective du retour au bercail avec une dépense égale d'énergie expliquent la faible productivité de la camarade Bai. Le soir, épuisée et abrutie devant la télé, elle se conditionnera pour affronter une nouvelle journée aussi vide de sens. Terrifiant.

Plus complexe, car autorisant au moins un deuxième niveau de lecture – celui d'une métaphore politique –, L'initiation décrit le comportement d'une jeune institutrice moquée par la mère d'un élève le jour de la rentrée, parce qu'elle n'arrivait pas à correctement tracer les caractères de son nom : Chu Chuchu.

Ce dernier, dont on perçoit rapidement l'aisance sociale de la famille, est le meilleur de la classe, mais Mademoiselle Zhong va tout faire pour le rabaisser – ainsi que la petite Lin Na, elle aussi brillante – en mettant en avant deux élèves médiocres, qui présentent l'avantage de l'obéissance et du conformisme.

Trichant avec les règles d'équité qui devraient prévaloir dans sa profession, résistant à ce nouvel impératif social de distinguer les meilleurs, manipulant les émotions du reste des élèves, l'institutrice ment et se ment à elle-même pour dissimuler des agissements nés de son ressentiment, suscitant l'incompréhension des enfants, la haine de certains parents, l'affection intéressée d'autres.

À l'extérieur de l'école, un sans-abri un peu dérangé, ou peut-être trop lucide sur ce monde, psalmodie la dernière phrase du Journal d'un fou de Luxun « Sauvons les enfants ! » rappelant à ceux pouvant entendre que l'éducation des nouvelles générations devrait se faire à l'abri des rivalités et des représentations sociales qui gangrènent la vie des adultes. Le final moral, mais cependant pessimiste trouvé par Ye Mang ouvre cette superbe nouvelle sur une complexité dérangeante, celle d'un pays autrefois égalitaire et dogmatique, qui multipliera désormais les laissés-pour-compte.

La fille de l'ascenseur (ou La Liftière) raconte l'histoire d'une trentenaire, adolescente autrefois séduite par un cousin lointain et arrivée déflorée à son mariage. Ulcéré, l'époux lui fit alors accepter qu'il pourrait la tromper avec qui il voudrait plutôt que de la répudier (car elle lui avait quand même coûté 10 000 yuans). Depuis, faisant fonctionner toute la journée l'ascenseur de son immeuble pour un salaire misérable, elle s'étiole, solitaire, inutile, stérile, dans cette non-relation mutique où le “ pardon nécessaire ” semble hors de portée.

Jusqu'au jour où elle conduit à son étage celle qu'elle découvre être la maîtresse de son mari. Richement vêtue, sûre d'elle-même et de sa beauté, cette dernière toise chaque semaine son infortunée rivale, déclenchant chez elle un flot contradictoire d'émotions. Ye Mang se contente de suivre l'état d'esprit changeant de la fille de l'ascenseur, depuis l'humiliation jusqu'à la colère meurtrière, en passant par la culpabilité et l'acceptation douloureuse de la “ normalité ” de cette situation. Avec, cette fois encore, un surprenant final, peut-être porteur d'une justice tardive et vaine. Simple et tragique.

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/01/2013



Illustrations de cette page :
Métro pékinois – Écolier