La ville au crépuscule

L
Yumoto Kazumi

La ville au crépuscule

Japon (2002) – Seuil (2005)

Titre original : 西日の町 (Nishibi no machi)
Traduit par Najamura Ryôjy et René de Ceccatty

Au début des années 70, une mère divorcée et son fils recueillent le père de cette dernière, un vagabond étrange surnommé Tête-de-mule. Trente ans plus tard, devenu professeur, le garçon se souvient.

La ville au crépuscule est un roman court, intime, dans lequel le narrateur évoque autant la mémoire de sa mère que celle de ce grand-père fantasque, fermé sur lui-même comme les palourdes rouges qu'ils partagèrent un soir et qui reste l'un de ses souvenirs les plus marquants, trente années plus tard.

Depuis son divorce deux ans auparavant, Saa fuit, d'appartement en appartement et d'est en ouest, la menace supposée que le père de Kazushi lui reprenne l'enfant. Ils vivent misérablement à K. et c'est là que les retrouve Tête-de-mule, clochard mutique et entêté, habitué à régulièrement s'incruster chez sa fille ou son fils avant de disparaître pour des morceaux de vie dont lui seul connait le sens et l'importance. Le garçon est fasciné par ce vieillard, éternel fugitif, mais tout autant par le changement de comportement de sa mère et l'agressivité larvée qu'elle oppose à ce père venu encombrer leur pauvreté.

Il y a bien sûr un passé, un passif entre les deux, qui ne veut pas se dire entièrement, sans doute pour montrer à l'autre que l'on a pu s'en sortir sans lui, que les erreurs commises n'ont rien à voir avec son abandon, à l'âge de douze ans, dans la grande île du Nord, ou avec les absences répétées de ce père insaisissable, dur à la tâche, génial dresseur de chevaux devenu vagabond pour affronter l'existence en solitaire.

Mais la mort ?

Ce qui fait la force et l'intérêt de La ville au crépuscule, c'est sa parole à hauteur d'enfant, qui construit des souvenirs futurs sur des fragments de fragments, sur des mots d'adulte dont il ne comprendra le sens que plus tard. Il aimerait bien trouver motif pour admirer ce grand-père qui ne peut être seulement cette chiffe molle perpétuellement assise – y compris pour dormir – sur le même coin de tatami. Il cherche également sa mère dans sa fausse indifférence, la trouve peut-être dans leur inquiétude réciproque lorsque Tête-de-mule disparaît sans crier gare, et dans le bonheur de ce repas de palourdes rouges partagées quand il revient, seul moment vraiment heureux entre père et fille avant que la maladie ne rattrape le vagabond.

Saa pourra alors exprimer, par son dévouement sans artifices, son amour filial. Faire taire aussi et enfin son ressentiment et cesser sa fuite d'elle-même. Quant à Kazushi, il gardera, pour le reste de sa vie, l'image d'une réconciliation dans la mort. Douloureux, éclairé par la faible lueur de ces sentiments profonds jamais – ou si difficilement – formulés, La ville au crépuscule est un bien beau livre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/11/2014



Illustration de cette page :
Un plat d'akagai

Musique ayant accompagné l'écriture de cette chronique :
Innervisions de Stevie Wonder (1973)