La salle d'attente

L
Tsou Yung-shan

La salle d'attente

Taïwan (2013) – Piranha (2016)

Titre original : 等候室 (Denghou shi)
Traduit du chinois (Taïwan) par Marie-Louise Orsini

Un jeune couple de Taïwanais, établi en Allemagne pour des raisons professionnelles, se sépare. L'homme se retrouve seul dans une vie qu'il n'a pas vraiment choisie et dans une ville étrangère auxquelles il tente, comme d'autres l'ont fait avant lui, de s'adapter.

La Salle d'attente du ministère des Affaires étrangères est l'endroit par lequel passent tous les immigrés résidant à Berlin et où se cristallisent périodiquement les espoirs et les craintes d'obtenir ou non le précieux sésame permettant d'y rester. Un lieu banal, impersonnel, écrasé de solitudes suspendues condamnées à se tenir toujours à l'écart les unes des autres... Du moins tant que ne se fera pas leur fusion partielle ou totale, temporaire ou définitive, avec le peuple qui accueille, représenté ici par Mme Meyer, fonctionnaire sans état d'âme, rouage fatigué d'une machine débitrice d'anonymats.

Xu Mingzhang ne sait pas pourquoi il a choisi de rester en Allemagne après son divorce ni pourquoi il a quitté Munich pour Berlin. Il a senti obscurément ne plus pouvoir rentrer au pays, en affronter la moiteur, les exigences de sa mère à son égard ou supporter la comparaison avec ses frères, bien installés dans la vie. Lui est un rêveur, abrité dans le cocon des livres qu'il chronique, qui a toujours laissé l'autre le guider et qui doit maintenant s'inventer une existence dans cet étrange et froid pays en sortant de sa réclusion physique et mentale.

La Salle d'attente, Maria Nesmeyanova la connaît également. Venue de Biélorussie avec son époux pour fuir la misère, elle n'a jamais perdu l'espoir d'y retourner. Tout son être respire et souffre de cette absence, de la famille et des amis, des lieux de l'enfance et des souvenirs qui se délitent au contact de la réalité berlinoise. Infirmière déclassée condamnée à faire des ménages au ministère des Affaires étrangères, Maria lutte de tout son être pour ne pas rester, ne pas être assimilée, préserver cette identité première alors que son mari ne parle que de naturalisation et que son fils, né et grandi ici, est déjà Allemand.

Tsou Yung-shan, qui a fait ce chemin de Taïwan à l'Allemagne, décrit avec beaucoup de justesse cette difficulté à se situer dans l'autre part, l'exil essentiellement intérieur dans lequel se trouve le migrant, ce qu'il lui faut sacrifier pour devenir. Pour Xu Mingzhang, la salle d'attente est le premier point fixe dans un monde où il dérive, dans lequel il n'a jamais vraiment agi et qu'il va devoir lentement conquérir tout en préservant un peu de sa singularité. Pour Maria Nesmeyanova, l'endroit n'est plus que le sas d'une existence dans laquelle elle est piégée. Même s'il est timoré et chaotique, l'accès au bonheur reste possible au chroniqueur taïwanais et douloureusement interdit à la mère de famille biélorusse.

Le bonheur existe-t-il pour autant ? Le portrait de Mme Meyer que trace Tsou Yung-shan permet presque d'en douter tant la vie de la fonctionnaire ne semble tenir qu'à la répétition de routines calcifiées. La jeune fille brûlante d'ambition et de passion de jadis a déserté la lasse et lourde carcasse de cette quinquagénaire incapable d'exprimer devant l'autre un sentiment, une émotion, une envie, des regrets. Court, triste et pesant, La salle d'attente est un beau roman sur nos solitudes, nos différences et sur l'espoir qui s'y cache.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/12/2017



Illustration de cette page : Homme marchant dans Berlin