L'enfant de poussière

L
Patrick K. Dewdney

L'enfant de poussière

Royaume-Uni (2018) – Au Diable Vauvert (2018)


Syffe, huit ans, métis né de parents inconnus vit avec trois autres orphelins – Brindille, Merle et Cardou – chez la veuve Tarron, au pied de la ville fortifiée de Corne-Brune. Même si l'existence au quotidien est difficile, le pays est encore en paix après l'unification des primautés accomplie par le roi Bai Solstère. Conquérant et audacieux, ce dernier fut cependant un piètre administrateur, un excentrique méfiant qui laissa en place le ferment de toutes les guerres. Sa mort venue, de sombres perspectives s'ouvrent pour le pays de Brune et ses habitants.

Je connais l'auteur via le réseau social Facebook. Cette chronique est dédiée à Hélène, avec toute mon amitié.

Je n'ai pas d'appétence particulière pour la fantasy [1] et, dans ce que j'ai lu, j'ai de loin préféré le Gormenghast de Peake à la Terre du Milieu de Tolkien.

Ce qui m'a poussé à découvrir cette incursion de Patrick K. Dewdney dans ce genre littéraire est la sympathie que j'éprouve pour l'auteur et ses idées, ainsi que son talent d'écriture qui m'a totalement sidéré lors de la lecture de Crocs. L'exigence stylistique et thématique dont fait preuve ce Britannique d'expression française dans ce roman paru en 2015 (et que l'on retrouvera dans Écume en 2017) m'a tout simplement laissé dans l'impossibilité d'en faire une chronique qui puisse être à la hauteur de sa plume. C'est donc curieux et en partie revanchard face à ma propre incompétence que je me plongeais dans L'enfant de poussière.

Il y a deux temps assez marqués dans ce premier volume du cycle de Syffe, récit d'apprentissage qui me semble aller bien plus loin que l'éclosion du héros prédestiné qui est l'un des archétypes de la fantasy.

Il y a d'abord l'installation d'un monde à la profondeur assez complexe [2], saisi à un point d'équilibre. Né du chaos et de la violence, il va bientôt y retourner, mais, pour l'instant, le calme relatif nous permet d'en comprendre l'émergence historique et les rouages. Il est très proche du nôtre malgré l'inspiration médiévale de l'environnement, sans doute aussi parce que la magie y est totalement absente et que le surnaturel n'est qu'une possibilité : matérialiste et mercantile, aux classes sociales fortement marquées – ce qui se retrouve dans le déploiement urbain, l'arrogance des uns et la résignation des autres, la répartition inégale des richesses – et où la question raciale est vivace [3].

Dans la haute société corne-brunoise, « teinté » était un terme méprisant que les anciennes familles employaient sans discrimination pour désigner à la fois la progéniture de ceux qui ont mêlé leur sang avec celui des clans, et les gens des clans eux-mêmes. Dans le premier cas, le terme faisait référence à l’impureté de la lignée, dans le second il était davantage descriptif des tatouages claniques.

Corne-Brune a la chance d'être gouvernée par un primat éclairé, tolérant, diplomate, mais on comprend au fil du récit qu'il est une exception parmi les princes des autres cités. Il est contesté par une partie de sa noblesse obsédée par la pureté du sang, qui voit d'un très mauvais œil un teinté – car le primat Barde est le fruit d'un métissage – les gouverner. Ceux-là ne reculeront devant rien – coup d'état, assassinats ou guerre totale – pour éloigner ces autres détestés des centres du pouvoir. Sans être pesantes, les considérations politiques et raciales et leurs conséquences sont extrêmement présentes dans L'enfant de poussière et elles viennent en écho à notre propre monde. Ce réalisme sous habillage moyenâgeux donne à mon sens un intérêt supplémentaire et sa véritable profondeur au récit.

L'autre temps fort est celui de l'apprentissage de Syffe, qui va passer entre les mains de figures paternelles très différentes. D'abord celle de Hesse, l'une des premières-lames du primat Barde, sorte de policier agent-secret qui va prendre sous son aile l'orphelin surpris à voler pour en faire un espion à sa solde. Puis celle de Nahirsipal Eil Asshur, médecin personnel de la jeune épouse du prince qui, durant dix-huit mois, va initier ce petit sauvageon à la lecture, l'écriture et l'apprentissage des langues tout en lui donnant des bases en médecine et chirurgie.

Le personnage du Sableux est très intéressant, car ce Jarrahïen est à la fois le seul scientifique et l'unique croyant de l'histoire, dans un monde où la spiritualité est inexistante. Il permet à Patrick K. Dewdney d'aborder le fait religieux et de montrer en creux le caractère profane de son univers pour bien dire qu'ici tout se passe entre humains. L'absence de sacré est un point qui m'a posé une vraie difficulté intellectuelle pour accepter comme entièrement cohérent le monde de L'enfant de poussière [4].

Il faut mentionner peut-être une dernière figure masculine, le vieux Frise, Gaïche qui pourrait parfaitement être le grand-père de l'enfant et qui va lui transmettre en partie la mémoire de son peuple pendant la saison froide, alors que les plus jeunes des clans sont partis loin de la Cuvette.

Cependant, et durant pratiquement toute la seconde moitié de L'enfant de poussière, le personnage le plus important pour Syffe va être Uldrick Treikusse. Guerrier var s'estimant en dette avec le garçon, il va le sauver d'une pendaison certaine et entreprendre son éducation. Le Var est un homme libre, un spécialiste du combat, un mercenaire avec un état d'esprit et une éthique tout à fait particuliers. Patrick K. Dewdney va beaucoup s'attacher à montrer aux lecteurs les hautes valeurs morales de ce peuple, organisé sur la seule volonté du vivre ensemble de ses membres, solidaires, égaux en droits comme en devoirs, dont le sens de la discipline et le souci permanent de l'ordre inhérents à leur formation trancheront très bientôt avec le laisser-aller, la brutalité, l'arrogance, l'égoïsme des bandes de soldats rassemblées pour le conflit naissant.

À travers le portrait d'Uldrick, puis du vaïdroerk que le guerrier et son apprenti vont rejoindre pour les premiers combats, Dewdney rappelle que l'an arkhé – dont il est un fervent partisan dans la vie réelle – n'est pas le chaos, mais au contraire le rassemblement volontaire d'individus responsables, intéressés au bien commun, dédaignant les richesses [5], respectant les décisions prises et la parole donnée.

La formation de Syffe pendant les deux années que le duo va passer à l'écart du monde, montre le cheminement vers l'autonomie – au sens que lui donnait Cornelius Castoriadis – que le maître souhaite pour son élève, bien plus que son initiation aux métiers des armes (qui sera tardive) ou le développement de son endurance. Le seul adversaire que doit vaincre Syffe est lui-même et d'abord cette colère qui l'envahit chaque soir lors du combat à mains nues qu'il doit livrer à Uldrick et qui le mène, raclée après raclée, vers la rage, puis la haine de tous et de toute chose. Ce n'est que lorsqu'il aura su aller au-delà de cette violence interne qui étouffe ses mouvements, anéantit son jugement et voile sa vision que Syffe apercevra le chemin qui lui reste à parcourir, cette fois-ci plus du tout dans l'obéissance contrainte d'un disciple à son maître, mais comme un égal en devenir, homme de guerre et philosophe tout à la fois.

L'apprentissage de l'enfant passe aussi forcément par la mort, celle entre-aperçue, celle qu'il doit donner, celles qu'il devra accepter. Donc par la guerre et ses horreurs, les mêlées confuses, le sang, la boue, la trahison, la dureté qui s'installe en lui pour survivre, la perte d'un monde et celle de son innocence. L'enfant de poussière est enthousiasmant dans les scènes intimes comme dans les batailles, parce que l'écriture de Patrick K. Dewdney est puissante, généreuse, inventive, jouant avec les archétypes du genre pour nous conter aussi une histoire résolument moderne, réfléchie et politique. Vivement la suite...

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/06/2018



Notes :

[1] Ce qui n'est qu'en partie vrai, car je me rends compte que les rares jeux vidéos auxquels j'ai joué ces dernières années sont immergés dans un environnement merveilleux.

[2] Pour l'instant, l'action se situe dans les territoires traversés par le fleuve Brune. Mais le récit envisage un univers bien plus vaste, connu essentiellement par les guerres ayant opposé tel peuple à la coalition des principautés brunides (par exemple le pays de Carme ou la théocratie de Jharra).

[3] Les clans dont il est question dans l'extrait suivant font référence à des tribus (Païnotes, Gaïches et Gaïctes) qui ont fui les terres qu'elles occupaient plusieurs siècles auparavant devant un peuple d'envahisseurs violents et sans pitié. Elles tentèrent ensuite de trouver refuge à Château-Corne, mais ils furent cette fois-ci décimées par ses défenseurs. Les survivants devinrent nomades, s'installant les mois chauds dans un endroit nommé La Cuvette à l'écart de Corne-Brune.

[4] L'anthropologie de quelque école qu'elle soit nous a montré qu'aucune communauté humaine n'a pu se constituer sans l'émergence du sacré, qui est la façon de définir un dedans et un dehors, c'est-à-dire de créer du différencié dans un océan d'indifférencié. Contester le sacré – surtout dans sa dérive d'appareil religieux – est une chose, il n'en est pas moins vrai que la distinction intuitive (le mot n'est peut-être pas adéquat, mais pour indiquer l'absence de préméditation) sacré-profane a été structurante dans toutes les sociétés humaines et l'élaboration de la pensée... qui permettra ensuite de s'en débarrasser (ou de lui substituer une forme équivalente). On devrait donc logiquement retrouver dans L'enfant de poussière beaucoup plus de traces de spiritualité, même dégradée, que la seule croyance aux Neuf du Sableux.

[5] Les Vars sont des mercenaires, guerriers expérimentés que les seigneurs paient très cher, mais qui ne conservent pour eux que le strict nécessaire pour assurer le train de vie du vaïdroerk, renvoyant au pays l'excédent de solde. Ils méprisent profondément la plupart des habitants du pays de Brune, attachés à l'argent. L'auteur se dit conscient que cette société idéale fonctionne sur une ambiguïté fondamentale : celle de la force et de la violence vendues à ceux qui peuvent se les payer.

Musiques écoutées durant l'écriture de cette chronique : Alive d'Hiromi & the Trio Project (Telarc -2014) – Both Directions at Once: The Lost Album de John Coltrane (Impulse - 2018)