Le syndrome du varan

L
Justine Niogret

Le syndrome du varan

France (2018) – Seuil (2018)


Récit d'une vie détruite par une maltraitance ordinaire.

Le syndrome du varan est le récit terrifiant d'une enfance violentée, violée, volée par un couple d'imbéciles à la monstruosité parfaitement ordinaire.

Lui, narcissique, égoïste, paresseux, resté coincé au stade de la toute-puissance infantile, ayant vécu affectivement et matériellement aux crochets de sa mère, de son épouse, de ses maîtresses puis des femmes ayant accompagné son divorce. Crétin pathétique, absent, indifférent, alcoolique, salaud nourri d'une pornographie morbide, pédophile assumé invitant ses meilleurs potes à prendre date avec sa gamine pour quand elle sera un peu plus grande, après qu'il se sera servi, qu'il aura branlé sa misérable queue une nuit sur l'enfant, immobile dans son lit, l'âme durcie de terreur et de haine.

Mon père est un trou. Mon père n’est rien, qu’un manque égoïste et infantile. Tout doit aller dans son trou, tout est fait pour lui, tout est fait pour qu’il essaye de s’en remplir.

Elle, désaxée, violente, meurtrière... Trouvant l'essence de son existence dans le mal qu'elle fait à sa fille, l'affamant, l'humiliant, la déshumanisant, la privant de toutes les joies qui pourraient combler une enfant qui découvre la vie. Jalouse, envieuse, folle, folle à lier, folle à tuer cette chose sortie d'elle-même dont elle ne voulait pas, encore moins dans l'absence permanente du père qui lui permet de laisser libre cours à sa démence, son acharnement, son implacable volonté de lui faire porter sa propre dérive mentale tout en présentant au monde – de plus en plus difficilement – le visage d'une normalité faussement accablée par les peines et les soucis.

Je le sais, elle a fait son choix ; nous allons mourir toutes les deux. Je sais aussi que nous ne mourrons pas toutes les deux. Ça, c’est ce qu’elle se dit, dans sa tête malade. Je sais qu’elle va me mettre en danger de mort, jusqu’à ce qu’elle me tue, et qu’elle survivra, elle. Elle a toujours voulu être vue comme une victime. C’est son but, c’est la viande qui lui sert à exister. Et quoi de pire que d’avoir perdu un enfant ?

Sous les coups, dans la faim et les frustrations, la fillette – puis l'adolescente – résiste d'avoir très vite compris qui sont ses géniteurs. À cinq ou six ans, elle ne peut rien faire d'autre que de survivre, rester lucide et attendre d'avoir l'énergie de se détacher, de s'autonomiser pour se reconstruire si elle n'est pas morte avant. La narratrice puise dans la lecture, dans le souvenir d'une mamie aimante, dans le jeu, dans un imaginaire que bientôt ses romans éclaireront d'une force singulière, cette capacité à accepter, encaisser, rester immobile, ce qu'elle nomme son syndrome du varan :

Je me voyais comme ça, une tête aux yeux plissés, un komodo épuisé et haletant, à moitié sorti d’une purée primordiale, la gueule encroûtée de boue et de vieux sang. (...) Je ne me voyais pas comme une violence écailleuse, comme un reptile agressif. Je crois que c’était la survie qui me parlait, la chose remontée des débuts des âges, un cœlacanthe pulsant des jus qui n’avaient pas encore le nom de sang. Quelque chose de vert. Ou de bleu, comme un limule. Quelque chose d’inhumain, de trop vieux pour être humain.

Quand l'heure sera à la reconstruction, car Le syndrome du varan est aussi le journal d'une survivante, beaucoup de pièces auront été gauchies par cette enfance de souffrance, d'abandon – le monde extérieur ne s'est jamais soucié d'elle –, de douleurs irréparables, d'absence de cet amour initial que rien ne peut combler. Il restera dans l'adulte des vides, des fragments placés de guingois, une dureté minérale que la romancière s'efforce de ne pas propager à tous ceux qu'elle aurait pourtant pu exclure, cette humanité à laquelle elle sait, désormais, qu'elle appartient (et dans laquelle elle sait parfaitement détecter les cons).

La langue de Justine Niogret est admirable, à la hauteur des épreuves subies et des salauds décrits, rappelés, crucifiés et à présent oubliés dans ces pages : abrupte, violente, parfois ordurière, ironique aussi. Gonflée du souffle qui a maintenu l'enfant en vie – la haine – et de celui, blessé et presque apaisé, grâce auquel elle avance désormais.

Je pense que mon conjoint chialerait de te rencontrer. (...) Il pleurerait de voir le mal que certains sont capables de faire, que certains se donnent le droit de faire. Pas par méchanceté, par vide.

Parce que Le syndrome du varan parle aussi au nom de tous les enfants maltraités du monde, sa lecture est indispensable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/06/2018



Illustrations de cette page : Enfant battue – Varan de Komodo

Musiques écoutées durant l'écriture de cette chronique : Le livre des morts égyptiens de Pierre Henry (Philips, 2000) – Miserere d'Arvo Pärt par le Julliard Ensemble (ECM, 1991)