I - Annihilation

I
Jeff VanderMeer

I - Annihilation

États-Unis (2014) – Au Diable Vauvert (2016)

Titre original : Annihilation
Traduit par Gilles Goulet

Un groupe de quatre femmes – une psychologue, une géomètre, une anthropologue et une biologiste – part explorer la Zone X, un espace mystérieux qui s'est constitué en bordure du littoral et qui est placé depuis trente ans sous surveillance d'une compagnie nommée Rempart Sud.

J'ai décidé de lire Annihilation après le visionnage, qui m'a laissé perplexe, de sa transposition au cinéma par Alex Garland (Netflix, 2018). Le film créait un monde formellement acceptable où la présence mystérieuse – dont la nature extra-terrestre ne fait aucun doute – qui occupe ou constitue la Zone X se traduisait par des mutations visibles, bien qu'incompréhensibles, de l'environnement à base de métastasiques inflorescences colorées parfois anthropomorphes ou d'hybridations de la faune, souvent dangereuses, afin d'introduire une forme de peur ou de terreur.

Nous n'avions cependant droit qu'à quelques passages vaguement horrifiques. Le sentiment qui dominait restait celui, plutôt contemplatif, d'une présence pas forcément hostile en elle-même, seulement dans ses altérations, tandis que la paranoïa que cet environnement entraînait dans le groupe d'exploration nourrissait un rêve doucereusement cauchemardesque. Des questions étaient posées, peu trouvaient de réponses. Un face-à-face final étrange, douteux ou stupide, et un retour dans le monde extérieur ambigu permettaient d'alimenter les discussions autour de la machine à café ou sur les pages des blogs.

La Zone X

Le roman Annihilation est d'une autre trempe, premier d'une trilogie, mais assez particulier pour pouvoir être abordé seul. On constate à sa lecture que le projet cinématographique ne pouvait pas être autre chose que sa trahison (ce qui convient parfaitement au romancier, une trop grande proximité « parasiterait » son propos), car toute la mécanique du livre de Jeff VanderMeer repose sur l'indicible et l'indécidable, en termes de perception de ce qu'est ou de ce qu'il advient dans la Zone X.

Celle-ci, spatialement et historiquement parlant, est indéfinie. Cela fait trente ans que Rempart Sud s'y intéresse, mais peut-être son principe fondateur est-il depuis toujours déjà là, ne s'étant discriminé du reste du monde qu'au moment où il décida ou fut contraint de s'en isoler en édifiant sa frontière [1]. Contrairement au film qui symbolise celle-ci en muraille irisée comme une bulle de savon, celle du roman n'est pas immédiatement présente aux regards. On suppose donc que c'est son encerclement par un appareil militaire, des zones de sûreté, des dispositifs létaux qui crée la distinction [2]. C'est le rapport qu'entretiennent les hommes avec le phénomène qui détermine l'intérieur/extérieur, tout comme la possible extension de la Zone X, qui pour certains a déjà commencé sans qu'ils sachent vraiment sous quelles formes et pour quelles raisons.

La Zone est à la fois indéfinissable et indéchiffrable par l'intelligence humaine. La menace qu'elle représente ne peut être modélisée, quantifiée, ou même verbalisée. Dans un entretien, Jeff VanderMeer évoque le réchauffement climatique, menace certaine dont on peut mesurer nombre de signes avant-coureurs croissant de façon exponentielle, sans qu'il soit possible de partager sa dangerosité avec tous. Ceci rejoint le questionnement de Bergson avant la Première Guerre mondiale, estimant celle-ci « comme tout à la fois probable et impossible ». Jean-Pierre Dupuy a remis plus récemment sur le métier notre incapacité à pouvoir nous figurer l'impossible et son surgissement dans le monde [3].

Annihilation est le journal tenu par la biologiste du groupe. Suite aux précédentes expéditions – nous vivons alors officiellement la douzième – dont beaucoup semblent s'être terminées dramatiquement, Rempart Sud a institué un certain nombre de protocoles pour l'exploration de la Zone comme pour la formation des équipes. De ce récit, on apprend rapidement plusieurs choses ; d'abord la limitation des armes, leur absence de sophistication et leur mise sous clé. Seule la géomètre qui possède une expérience militaire dispose en permanence d'un fusil d'assaut. Comme le lecteur le constatera très vite, les éventuels périls dans la Zone sont très strictement limités en termes de possible et de territoire.

Ensuite, tous les artefacts modernes permettant la communication et l'orientation sont prohibés. On peut voir dans l'évitement de tout lien direct entre Rempart Sud et ce qui se trouve dans la Zone X un banal principe de précaution – préserver la base d'une contamination ou simplement ses occupants de toute vision immédiate de ce qui est ou se passerait de terrifiant là-bas – ou une volonté scientifique de garantir ainsi la neutralité du regard du groupe sur ce qu'il observe. Il se peut aussi, suite aux précédentes incursions, que le principe occupant ou constituant la Zone se soit adapté pour interdire l'utilisation de tels outils, afin de rendre difficiles, impossibles ou manipulables ces regards. Cela présuppose bien sûr une intentionnalité, c'est-à-dire une forme de conscience, que rien pour l'instant ne permet d'envisager ou d'écarter.

Si toutes ces hypothèses semblent valides aux yeux de notre diariste, l'isolement organisé par Rempart Sud devient au fil des pages plus prégnant au lecteur. Les consignes données aux quatre femmes sont d'éviter d'échanger sur ce qu'elles voient. Elles doivent se contenter de rapporter dans ce journal qui ressemble à un cahier d'écolier renforcé pour supporter le temps – durée et météo – leurs seuls constatations et ressenti. C'est un peu comme si l'organisation soupçonnait la Zone X d'être capable de produire simultanément plusieurs réalités en fonction de l'observateur, l'unique moyen de traquer cette hypothèse devenant alors différentiel.

Le groupe est donc isolé du monde, et chaque participante est esseulée dans l'entité d'exploration, les protocoles de l'organisation leur demandant de ne pas sororiser, afin de garder leur singularité et d'éviter toute trace d'affect qui pourrait devenir problématique. C'est pour cette raison que nous ne les connaissons que par leur fonction et qu'elles acceptent a priori cette dépersonnalisation. Nous verrons par la suite que cette dernière recèle une autre dimension [4].

Compte-rendu d'exploration

Cette incertitude commence dès le franchissement de la frontière, dont aucune d'elles n'a gardé le souvenir puisque le protocole impose qu'il se fasse sous hypnose. L'explication donnée par Rempart Sud est le risque hallucinatoire lié au passage, mais la narratrice rapporte qu'elle en doute. Pour la première fois, elle estime que l'organisation a en partie construit la réalité qu'elle souhaite faire voir à ses exploratrices, sélectionnant les informations et les moyens mis à leur disposition, ne traitant d'ailleurs pas tous les membres de la même façon.

Pour la biologiste, ce qui l'a conduite dès l'enfance à devenir une scientifique prend une place très importante dans sa narration. Elle parle beaucoup aussi de sa vie maritale, qui s'avère avoir été un échec, mais qui présente une particularité essentielle : son époux faisait partie de la précédente expédition. Or, pour la première fois, la Zone X a relâché plusieurs membres de ce groupe, sans que les dispositifs de surveillance tout autour les remarquent. Ces personnes, dont le mari de notre diariste, se sont retrouvées simplement chez elles, comme vidées de leur substance vitale et toutes gravement malades puis décédant rapidement.

Si l'on excepte les caractéristiques extraordinaires de son écosystème [5], la Zone X est tout à fait normale, rien ne semble réellement indiquer une menace, sauf le souvenir que les hommes ont gardé de son émergence. Seules deux choses étonnent : un gémissement de détresse qui monte à la tombée de la nuit et une structure circulaire, qu'aucune carte ne mentionne, disposant de marches s'enfonçant sous terre, que toutes nomment le tunnel à l'exception de la biologiste, qui y voit là une tour :

Dès que j’ai vu l’escalier, je me suis rappelé le phare sur la côte et j’ai soudain eu une vision dans laquelle la dernière expédition disparaissait, un membre après l’autre, et un peu plus tard, un mouvement de terrain uniforme et prédéterminé laissait le phare là où il avait toujours été, mais en déposait cette partie souterraine à l’intérieur des terres. C’est ce que j’ai vu à ce moment-là dans tous ses détails et toute sa complexité, et avec le recul, cette pensée irrationnelle m’apparaît comme la première que j’ai eue après notre arrivée.

Le tunnel-tour inquiète et fascine tout à la fois l'équipe, qui décide de partir en reconnaissance en laissant la psychologue à la surface. Dans les niveaux inférieurs, elles vont découvrir un phénomène étrange : un texte en cursive répété sur les parois qui, malgré des accents prophétiques, leur est incompréhensible :

Là où gît le fruit étrangleur venu de la main du pécheur je ferai apparaître les semences des morts pour les partager avec les vers qui...se rassemblent dans les ténèbres et cernent le monde du pouvoir de leurs vies tandis que depuis d’autres endroits vastes et mal éclairés des formes qui ne peuvent exister se contorsionnent par impatience des quelques qui n’ont jamais vu ni été vus…

Elles relèvent également sur le sol des traces indiquant la reptation d'un corps imposant sans qu'il soit possible d'en déduire la nature (la biologiste le nommera désormais Le Rampeur) ainsi que des empreintes, antérieures à leur arrivée, de pas humains. En regardant plus avant, le texte se révèle être vivant de deux façons : il semble toujours en train d'être écrit et l'encre des mots est un assemblage improbable de mousse ou de fongus avec des unités de vie élémentaires totalement inconnues. S'apprêtant à faire un prélèvement, la biologiste est touchée par une nuée de spores lumineuses, incident qu'elle dissimule à ses compagnes. Elle a pourtant conscience d'avoir été contaminée et, ce qui s'impose immédiatement à elle, suffisamment affectée pour ne plus voir de la même façon tout ce qui l'entoure.

Un roman de l'indécidable

De retour à la surface, la première chose qu'elle perçoit est le contrôle mental qu'exerce la psychologue depuis le départ, à coup de suggestions hypnotiques que facilitait la dépersonnalisation, et qui ne fonctionne maintenant plus sur elle. Si le Rempart Sud dominait ainsi leurs esprits avec ce que cela implique sur la réalité de leurs perceptions, ce qu'elle voit désormais et qu'elle nous rapporte est-il le vrai ? En posant la question, elle met aussi en garde le lecteur. Tout ce qui a été dit jusqu'ici est peut-être un récit scénarisé à l'avance par l'organisation. Tout ce qui le sera à présent sera peut-être dicté par la présence qui s'est saisie d'elle.

Quid de ses intentions, décisions, intuitions ? Relèvent-elles toujours de son libre arbitre ? Cette interrogation réflexive sur chacun de ces actes est passionnante, témoignant qu'elle tente de conserver une approche rationnelle de ce qui lui arrive et explique le retour permanent qu'elle fait, dans son journal, sur les origines de sa vocation scientifique – largement autodidacte – dans son enfance.

Le lecteur comprend alors mieux son profil particulier, cette pointe d'insoumission à certaines règles qui lui permet de porter peut-être son regard un peu plus loin que les autres, d'envisager jusqu'à un certain point ce qui ne s'envisage pas, quand l'homme est limité par son « imagination étroite et meurtrière ». Cependant, tout ce qui va désormais lui arriver, et je laisse naturellement le lecteur le découvrir, comportera fatalement cette possibilité d'obstacle épistémologique [6] posé par la Zone X.

Après avoir visité le phare pour remplir un peu plus sa besace de mystères et ayant perdu toutes ses compagnes d'expédition, la biologiste décide (est poussée à ?) d'affronter le Rampeur. C'est une scène formidable, où l'on pourrait croire qu'elle descend au fond d'elle-même plutôt que dans les entrailles de la tour, cernée par l'odeur de miel moisi et les mots répétés de plus en plus vivants. Ce qu'elle rencontre, ce dans quoi elle se fond, elle ne peut le décrire, elle ne retient que l'épouvante qui la saisit, que ce besoin irrésistible de s'échapper sans le pouvoir, comme dans ces rêves où l'on fait du surplace malgré le danger qui nous menace. Au-delà du Rampeur, dans les ténèbres plus profondes, il y a cette lumière comme une sortie (le sommet de la tour ?) qui la remplit encore plus d'effroi.

Nous ne saurons rien de plus de ce monstre écrivain, peu de ce qu'il advient ensuite de la biologiste qui dirige maintenant ses pas lumineux à la recherche de celui qui fut son mari et qu'elle sent proche. Intuitivement, elle perçoit qu'un cycle s'achève, que la Zone X va bientôt muer, partir à l'assaut, déplacer la frontière. Quand elle voit la beauté et la pureté qui règne ici, hors des hommes, elle s'en félicite presque. Mais elle, est-elle encore de ce monde ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/04/2018



Notes :

[1] On apprendra, dans le tome 2 Autorité comment les hommes ont vécu l'émergence de la Zone X et la formation de la frontière.

[2] Pour un lecteur, ces questions recevront un début de réponse dans le tome 2 de la triologie. Pour le spectateur – et bien que Garland dise ne s'être inspiré que d'Annihilation –, ces choses là sont en quelque sorte montrées, donc acquises.

[3] Henri Bergson Les deux sources de la morale et de la religion, Félix Alcan, 1932 & Jean-Pierre Dupuy Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Seuil, 2004.

Le concept de surprise développé par Bergson, notamment dans la crainte et la frayeur, devrait être fructueusement employé dans une analyse plus approfondie d'Annihilation, mais surtout d'Autorité, le volume suivant de la trilogie, puisqu'une dimension religieuse peut être trouvée, de nature très différente, dans les personnages de Grace et de Whitby alors que Control est entièrement dans la crainte qui paralyse. Rappelons-nous les mots que prononce la psychologue à la suite de la première expédition dans le tunnel, alors qu'elle entend descendre à son tour à la rencontre du curieux message et que la biologiste cherche à l'en dissuader : « La paralysie n’est pas une analyse pertinente ? ».

[4] Nous sommes évidemment très loin de ce qu'en a fait le film Annihilation, qui montre un début d'intimité entre certaines bien avant que débute la mission, de l'empathie, des échanges sur ce qu'elles voient, etc. Le but est bien sûr de construire cette atmosphère de survival et l'héroïsation du personnage principal incarné par Natalie Portman. La problématique du contrôle du regard (scientifique), de ses limites pour comprendre qui est au cœur du roman a été évacuée par Garland.

[5] « Cet endroit ayant connu plusieurs transitions, il hébergeait une complexité d’écosystèmes. Rares étaient les lieux où, en l’espace de seulement dix à douze kilomètres, on passait successivement de forêt à marécage, pré salé et plage. »

[6] Au sens que lui donnait Bachelard : ce qui vient se placer entre le désir de connaître et l'objet étudié.

Illustrations de cette page : Inflorescence anthropomorphe tirée du film Annihilation – Paysages de la réserve naturelle St. Marks Wakulla County en Floride qui a inspiré Jeff VanderMeer : zone de marais, lumière dans la mangrove, le phare, cyprès