II - Autorité

I
Jeff VanderMeer

II - Autorité

États-Unis (2014) – Au Diable Vauvert (2017)

Titre original : Authority
Traduction de Gilles Goulet

Trois membres de la douzième expédition ont été recrachées par la Zone X. La géomètre et l'anthropologue sont directement rentrées chez elles tandis que la biologiste est retrouvée, errante dans un terrain vague. Il manque à l'appel la psychologue, qui se trouvait être également la directrice de Rempart Sud. Un homme, surnommé Control, spécialiste de la lutte antiterroriste, est envoyé pour remettre de l'ordre dans la base et tenter de faire parler les rescapées.

Note : je vous conseille de ne pas parcourir cette recension si vous n'avez par encore lu Annihilation, puisqu'un certain nombre de mystères abordés dans le premier tome commencent à être levés ici (et d'autres prennent leur place).

Second volet de la trilogie du Rempart Sud, Autorité est entièrement consacré à la citadelle-observatoire où sont concentrés les moyens scientifiques et techniques de l'organisation et où sont préparées les expéditions pour l'autre côté de la frontière. Ce qu'est la Zone, ou du moins la perception qu'en ont eue, au fil du temps, ses occupants a conditionné puis fait évoluer la nature et la fonction du Rempart. Tel un miroir, il peut se révéler aussi fantasque et incompréhensible que ce qu'il surveille, mais faillible – puisque réponse humaine à une urgence indéfinissable – et assurément susceptible de se dégrader – objectifs comme moyens – dans le temps.

Dans sa construction, Autorité est également comme un écho d'Annihilation, récit de l'exploration d'un univers peut-être plus étonnant que la Zone, par un personnage qui se retourne beaucoup sur son passé, sur sa formation d'agent secret, sur une filiation qui pèse encore sur ses épaules, dans une mission qui apparaît pour lui comme une dernière chance.

Comme la biologiste, Control est esseulé, dans un milieu qui, parce qu'il est humain, lui paraît susceptible – et le lecteur fait la même erreur que lui – d'être facilement appréhendé. Tout semble normal alors que tout est déjà différent. Les capacités intellectuelles du nouveau directeur, l'autorité qui devrait être la sienne pour remettre de l'ordre et faire avancer Rempart Sud, l'instinct de l'espion ayant survécu en milieu hostile, tout ceci se délite rapidement au contact d'un réel qui ne l'est déjà plus. Même la distance qu'il pourrait avoir en tant que nouvel arrivant est rongée par ce qui règne ici : questions sans réponses, allégeances de son équipe à des croyances, des factions, secrets qu'il découvre, secrets qu'il efface. Et cette odeur, tenace, de pourriture.

Confirmations...

La première vertu d'Autorité est de nous éclairer sur moult points laissés en suspens dans Annihilation. Le plus immédiat est la capacité de la Zone X à produire des copies des membres des expéditions qui s'aventurent entre le phare et la tour. Nous pensons savoir, d'après le journal de la biologiste, que l'anthropologue est morte, tuée par le Rampeur et que la géomètre, saisie d'une destructive paranoïa, a été abattue par le personnage principal du premier roman. Les copies ne sont sans doute pas parfaites, de la chair sans substance, mais le procédé s'améliore. Les clones actuellement au Rempart Sud, contrairement à ceux de la onzième expédition, ne semblent pas dévorés par un virulent cancer. Pour quelles raisons le principe de la Zone X agit-il ainsi reste un mystère.

Ce dont nous pouvons douter, c'est de la nature de cette biologiste retrouvée errante dans un terrain vague, parce que nous savons qu'elle était différente, habitée par la luminosité. Elle était ressortie de sa fusion avec le Rampeur (où n'était-ce qu'une illusion ? ) et semblait vivante la dernière fois que nous avons eu de ses nouvelles, décidée à rechercher ce qui restait de son mari, qui n'était pas dans l'enveloppe charnelle qui était rentrée chez eux et qu'elle sentait piégé au cœur de la Zone. Sur un critère assez étrange et considérant l'endroit où elle a été retrouvée, Control décide de ne garder qu'elle et de renvoyer vers Central les deux autres rescapées.

Car Rempart Sud n'est qu'une partie d'une structure dénommée Central, agence de renseignements à la dimension du pays, dans laquelle règne une atmosphère permanente de complot, de coteries, de secrets. Autorité a, par moments, des accents de roman d'espionnage – avec cette mystérieuse Voix qui pilote à distance les actions de Control – lorsque ce dernier évoque son enfance, l'émergence un peu forcée de sa vocation d'agent antiterroriste, ou encore les manigances qui tentent, dans l'ombre, de le faire réussir ou échouer.

Le second point suggéré dans Annihilation était que le nombre d'expéditions avait été bien plus important que douze. La montagne de journaux trouvée par la biologiste en haut du phare en était un indice. Control apprend qu'à compter de la cinquième, Rempart Sud prit l'habitude de décliner le millésime en n-A, n-B, n-C, etc. Cela fut fait autant comme la marque d'un premier dysfonctionnement que celle d'un premier mensonge à soi, puis aux équipes qui allaient se succéder, les maintenant dans l'ignorance de leur futur tragique.

Enfin nous obtenons confirmation du dispositif entourant la Zone, no man's land militarisé de plusieurs kilomètres de profondeur, confinant la menace et en contrôlant l'accès afin que ne puisse être mise en doute l'explication officielle de contamination environnementale.

La frontière ne possède qu'une seule entrée connue par laquelle ont transité toutes les expéditions et par laquelle ne semblent être revenues que quelques personnes, détruites à jamais [1]. C'est un passage décidé par la Zone, que l'homme s'est contenté d"aménager, marqué par « un grand et solide cadre en bois rouge construit pour matérialiser l’emplacement ». On pense immédiatement à un torii (鳥居) qui, dans le shinto, marque la séparation entre les mondes physique et spirituel, profane et sacré.

Émergence du sacré sur la détresse d'un monde

Le vaisseau que parcourt Control est pratiquement désert et son atmosphère putride. La cathédrale dans laquelle sont serrés les échantillons prélevés dans la Zone est immense, vide d'activité, inutile puisque leurs mystères ne peuvent en être percés. La justification du Rempart devient introuvable et il est maintenant question de passer le contrôle de la Zone à l'armée, mais même la présence de celle-ci, dans cette nouvelle version du Désert des Tartares, se relâche.

Le seul point fixe pour Control, car Autorité est bien la description d'un monde en plein effondrement, reste la biologiste, à l'humeur très changeante, insolente, abattue, méfiante, indifférente. Au cours de leurs échanges, au détour d'une mémoire qui semble effacée, celle qu'il appelle désormais Oiseau fantôme à sa demande lui livre quand même des informations étonnantes, différentes de ce que la doxa du Rempart Sud retient d'ordinaire. Comme le fait que l'anomalie topographique officielle, que tous les survivants ont considéré être un tunnel, serait en fait une tour, sans autre explication [3].

L'irruption du religieux dans cet univers est une évidence contre laquelle se dresse le nouvel arrivant. Avec le temps, la résistance de la Zone à toute compréhension scientifique a d'abord fortement découragé [2] les chercheurs. Devant un inexplicable qui structure néanmoins votre vie, le recours au sacré peut parfois aller de soi et, dans ce cas :

il oppose au monde où le fidèle vaque librement à ses occupations, exerce une activité sans conséquence pour son salut, un domaine où la crainte et l'espoir le paralysent tour à tour, où, comme au bord d'un abîme, le moindre écart dans le moindre geste peut irrémédiablement le perdre. (Roger Caillois, L'homme et le sacré, Gallimard, 1939)

L'espoir est en Grace, l'adjointe, gardienne du temple de l'ancienne directrice à qui elle voue un culte maniaque et dont elle est persuadée du retour prochain. « C'est du sacré que le croyant attend tout secours et toute réussite » disait Caillois, et c'est pourquoi elle résiste au rationalisme de Control, à sa volonté d'apporter des changements dans l'organisation et le fonctionnement du Rempart Sud, à son souci de tout maîtriser et de tout comprendre. Non, elle ne sait pas pourquoi la directrice tenait, dans un tiroir fermé, une plante immortelle provenant de la Zone X et le cadavre d'une souris. Non, elle ne connaît pas la signification de cette phrase Là où gît le fruit étrangleur venu de la main du pécheur je ferai apparaître les semences des morts… griffonnée sur le mur derrière une porte, dans le bureau de la psychologue qu'occupe à présent Control. Mais tout à un sens qui sera un jour révélé, et par la directrice même...

La crainte est chez le naturaliste Withby (with by ?), habité par une fièvre étrange reposant sur une intuition particulière de la Zone X qui le distingue de ses collègues. Ceux-ci sont désormais réduits à une poignée d'individus qui servent à Control un discours, des exemples et un humour rodés depuis trois décennies à l'instar de Cheney, le physicien en charge de la division scientifique. Désabusés et impuissants, ils sont ligotés dans leurs savoirs et leurs certitudes, surtout humiliés par le mystère. Withby se tient sur le versant mystique du sacré, celui des secrets et d'une médiation directe avec la transcendance, qui va le mener à la prédiction de l'horreur innommable.

Il ne reste plus grand-chose à Control sur lequel s'appuyer lorsqu'il apprend que Grace a réussi à expédier Oiseau fantôme vers Central. L'organisation lui a cependant confirmé une information capitale qui explique la présence de la phrase – dont le lecteur connait l'origine –, les visions de l'enfer développées par Withby dans les combles du bâtiment, la croyance indestructible de Grace et la joie extatique avec laquelle elle accueille, dans une odeur de miel pourri, la prise de possession du Rempart Sud par ce qui n'est plus déjà le Rampeur, mais le dévoreur de monde.

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/04/2018



Notes :

[1] Si l'on prolonge l'analogie de l'entrée semblable à un torii exprimée plus loin, les membres des 38 expéditions qui se sont succédées sont restés piégés dans le plan spirituel, y compris les originaux des copies qui ne sont que des enveloppes et qui sont sorties de la frontière par un moyen et un chemin inconnu. La seule exception connue est James Lowry, survivant de la première expédition, dont on est certain qu'il a pu rejoindre le plan matériel de l'existence.

[2] L'épisode du lâcher de lapins est assez significatif à cet égard de la perte de repères de ces scientifiques devant l'insondable. Mais aussi l'abandon de toute prudence, qui va horrifier Control, puisque des lapins ayant éventuellement pu être contaminés lors de l'expérience ont été laissés dans la nature entourant la zone X en se reproduisant... comme le font tous les lapins du monde, à toute vitesse.

[3]

Le papy de Control se serait levé en disant quelque chose comme : « Anomalie topologique ? Anomalie topologique ? Vous voulez dire sorcellerie, non ? Fin de la civilisation ? Vous voulez dire une espèce de truc à faire froid dans le dos dont nous ne savons rien, absolument que dalle, en plus de tout ce que nous ne savons pas ? »

Illustrations de cette page : Structures en béton – Souris morte – Torii – Ciel et béton

Musique écoutée pendant l'écriture de cette chronique : Silent Tongues de Cecil Taylor (1974 & 1988, Freedom) – Unit Structures de Cecil Taylor (1966 & 1980, Blue Note) – The city the wind swept away de Jim Fox (1982 & 2004, Cold Blue Music) – Intérieur, extérieur de Pierre Henry (1996, Philips)