L'Outil et les Papillons

L
Dmitri Lipskerov

L'Outil et les Papillons

Russie (2016) – Agullo (2019)

Titre original : О нем и о бабочках : роман
Traduction du russe par Raphaëlle Pache

Anges et démons se côtoient, indistincts, pour cette fin du monde ou peut-être le début d'un nouveau voyage...

Personnage central de L'Outil et les Papillons, Arséni Andréiévitch Iratov pourrait être un habitant de Moscou point trop mécontent de son sort. Architecte riche et célèbre, il vit une liaison passionnée avec la belle Véra, bien plus jeune que lui, qu'il a installée dans l'appartement au-dessus du sien afin de bénéficier aisément de ses faveurs sexuelles sans avoir à s'encombrer d'une pénible vie à deux.

Mais Iratov dort mal. À la suite d'un changement de somnifère, les éléments de son passé viennent le tourmenter, à toute heure du jour et de la nuit :

L’enfer, c’est la honte et non une poêle pleine d’huile grésillante, une honte élevée au rang d’absolu. Brûler en enfer, c’est se consumer de honte. Devant toi défileront les centaines d’individus à qui tu as causé du tort au cours de ton existence, peut-être même sans en avoir conscience, mais ta honte portée au milluple deviendra presque éternelle.

Un simple retour à ses anciennes pilules préconisé par l'une de ses relations d'affaires – courtier véreux en pierres précieuses – lui permet de retrouver le calme, la sérénité, la joie de vivre, là où il avait entrevu sa déchéance et sa mort imminente. Il est de nouveau saisi par la fièvre des projets, sans partager toutefois le seul qui préoccupe sa maîtresse : la maternité. Sur ce point, le destin va prendre la décision à sa place. Un beau matin, Arséni Andréiévitch Iratov se réveille et constate que son sexe est irrémédiablement manquant. Pour un homme qui a construit sa bonne fortune grâce à cet instrument, c'est une perte fâcheuse.

Je n'irai pas plus loin dans le dévoilement de l'intrigue de L'Outil et les Papillons qui va revenir – par la voix d'un locuteur anonyme qui sait tout d'Iratov et intervient en contrechamp (contre-chant ?) – sur le tumultueux passé de l'architecte. Séducteur et maître dans l'art de la tromperie, celui-ci a de quoi avoir honte, même s'il est totalement hermétique à ce genre de sentiment.

Lipskerov s'en donne évidemment à cœur joie pour tracer les traits, tant du tourmenteur que de ses victimes. On croise donc au fil des pages et sur plusieurs décennies : une monstrueuse et sensuelle guébiste, une oie blanche vendeuse dans un magasin pour Occidentaux, une vierge de treize ans d'un minuscule village de l'oblast de Vladimir, une vieille gloire du cinéma russe, une responsable de komsomol nymphomane, un coiffeur grec muet, un alcoolique incendiaire et toute une ribambelle d'enfants nés des unions défensives ou offensives d'Arséni Andréiévitch, puis ceux issus de cette progéniture. Sans compter Eugène, double parfait d'Iratov – et pour cause – ainsi qu'une ligne téléphonique sonnant dans le vide. Et partout la Beauté, mais la beauté du Diable.

Chaque lecteur pourra trouver dans L'Outil et les Papillons un sens caché ou un enseignement. Il s'agit définitivement d'un récit eschatologique, avec nombre de références religieuses et de clins d'œil dès les premières pages [1] dont on ne se souviendra qu'au moment où la parousie sera évidente en la personne de Iossif. Né sans prépuce et devenu Juif par hasard administratif, l'enfant issu d'un couple improbable, débile et quasi-incestueux, rappelle autant Joseph, fils de Jacob ou le Woland de Boulgakov [2] pour sa clairvoyance que Jésus, fils de Joseph, pour ses questionnements et son humilité à la yeshiva d'Istra. Dans cette fin du monde qu'il annonce, la femme rejoindra l'homme et les cieux se feront ténèbres.

Assez différent du Dernier Rêve de la raison, L'Outil et les Papillons est séduisant, facétieux, surprenant, souvent drôle et totalement déroutant. Un régal, très bien servi par la traduction de Raphaëlle Pache (en librairie le 14 février 2019).

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/02/2019



Notes :

[1] Tout au début, c'est Antipatros qui mène Vera devant l'icône de la Mère de Dieu au monastère Donskoï. Déjà là, elle se pose la question : est-il ange ou démon (alors qu'elle a tranché en ce qui concerne Iratov, qui est pour elle et la plupart des gens qui le rencontreront par la suite, un démon sous sa beauté angélique) ? Un peu plus tard, l'anonyme tiendra dans ses mains le premier Iossif à peine extrait des entrailles fumantes de sa mère. La plupart des personnages sont par ailleurs jugés de façon ambivalente, ange et démon, par les tiers. Pas facile de s'y retrouver, mais ce chaos a un sens.

Sur Iratov (puis son organe) comme figure de l'Antéchrist, l'indice est aussi donné dès le départ, dans les confidences de Véra au prêtre. Son mari « affirme que connaître Dieu est plus important que de croire en Lui ». De plus, « Arséni Andréiévitch considérait le Fils de Dieu comme le plus grand humaniste de tous les temps et de tous les peuples, mais certainement pas comme Son Fils. » À rapprocher bien sûr de Jean :  «Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? Celui-là est l'antéchrist, qui nie le Père et le Fils. » (I Jean 2:22)

[2] Auquel renvoient tant le patronyme de Zoïka (l'Appartement de Zoïka est une pièce de 1937 dans laquelle des individus tentent de survivre au milieu d'un chaos général) que le thème de la présence du diable dans le Monde que l'on trouve dans Le Maître et Marguerite. Quant à Adimus (du latin adeo, ajouter), le nom de l'ange anonyme que nous apprenons à la fin, il renvoie directement à l'hébreu יוֹסֵף yosseph qui signifie il ajoutera.

Illustration de cette page : Vieux Grec