La pension de la via Saffi

L
Valerio Varesi

La pension de la via Saffi

Italie (2004) – Agullo (2017)

Titre original : L'affittacamere
Traduit de l'italien par Florence Rigollet

Quelques jours avant Noël, une vieille dame inquiète d'être sans nouvelles de sa voisine, Ghitta Tagliavini, se rend à la Questure pour parler à Soneri. Celui-ci a bien connu les deux femmes lorsqu'il fréquentait la pension tenue par Ghitta et où logeait alors Ada, cette jeune infirmière qui deviendra son épouse.

Alors que les brumes du Pô avaient inspiré un récit plutôt monocorde à Valerio Varesi, il émerge du brouillard hivernal qui traverse les pages de La pension de la via Saffi un roman d'une densité et d'une diversité narrative enthousiasmante.

Ce que la Tagliavini et le policier avaient en commun se délite peu à peu sous les coups de boutoir d'une enquête qui ne peut se limiter au meurtre, brutal et sadique, d'une vieille dame. Son image, floue, pâle, noyée dans le souvenir du bonheur interrompu de Soneri, devient amère, brûlante, cruelle aussi à mesure que le policier découvre sa véritable personnalité. Il avance surtout maussadement, car passer l'existence de Ghitta au crible revient aussi à questionner la vie de ceux qui firent partie, même un instant, de son monde.

Quand il s'agit des professionnels de la magouille immobilière qui s'apprêtent à sacrifier un nouveau pan de l'histoire ouvrière et révolutionnaire de la ville, cela ne le gêne pas [1]. Avec son obstination de montagnarde et le souvenir cuisant de sa pauvreté et de son exclusion, la vieille femme avait réussi, telle une araignée au centre de sa toile, à obliger plus d'un politique ou capitaine d'industrie. Gorgée de leurs secrets, elle avait ainsi multiplié les ennemis potentiels et les mains capables de tenir le couteau qui mit fin à ses jours.

Quand il s'agit d'Ada, les réticences du policier sont réelles. Le mausolée qu'il a construit autour de sa femme décédée n'admet aucune fêlure, aucune tache. Pourtant prévenu par sa compagne Angela – qui lutte contre cette béatification autant pour trouver sa place dans le couple qu'elle forme avec Soneri que pour libérer ce dernier et le pousser à (re)vivre, enfin –, le commissaire découvre des zones d'ombres qui le contrarient et le fascinent en même temps. Les admettre transférerait sa vie maritale dans le grenier des illusions perdues, à l'instar de cette ville de Parme dont il parcourt sans relâche les rues et qu'il ne reconnaît plus. N'y pas faire attention, c'est renoncer à découvrir le meurtrier. Viscéralement impossible.

Avec une efficacité remarquable, Varesi mène de front tous les fils narratifs, passés et présents, de La pension de la via Saffi. La Tagliavini, toute en dureté minérale, à la vaine poursuite d'une place qui lui sera toujours refusée, est un personnage admirable d'ange déchu voué à la haine et au ressentiment. La dérive urbaine et policière de Soneri ressemble à celle qui fut la sienne sur les berges du fleuve [2]. Ses longs moments d'attente indécise sont traversés cette fois-ci par des remarques souvent acides sur cette ville méconnaissable, repliée sur des communautés qui s'ignorent, se méprisent, et ses églises vides peuplées des seules vieilles dévotes. Sa dérive personnelle, marquée par la douleur – comme celle qui saisirait un marin dans une nuit de tempête qui voit le phare sur lequel il se guidait s'éteindre brusquement –, ajoute à sa complexité.

Roman policier ancré dans les flux contrariés du temps, La pension de la via Saffi est aussi l'écho subtil de souffrances mises à nu par une vieille dame inquiète, quelques jours avant Noël (en librairie le 23 mars 2017).

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/03/2017



Illustration de cette page : Barricades à Parme durant l'été 1922

Notes :

[1] Même s'il délèguera à d'autres – comme il le fit avec le trafic de migrants dans Le fleuve des brumes – le soin d'arrêter les responsables.

[2] Voir Le fleuve des brumes chez Agullo.