Le fleuve des brumes

L
Valerio Varesi

Le fleuve des brumes

Italie (2003) – Agullo (2016)

Titre original : Il fiume delle nebbie
Traduction de Sarah Amrani

Une nuit de pointe de crue, une péniche dérive sur le Pô et va s'échouer dans un coude du fleuve. Tonna, son capitaine, ancien dignitaire de la République de Salò, n'était pas aux commandes et reste introuvable. Le matin, son frère était tombé depuis une fenêtre de l'hôpital local.

La très spectaculaire scène d'ouverture mêlant la résignation des riverains devant la montée des eaux à la rapide et incompréhensible dérive du navire – qui, tel un vaisseau fantôme, va relier le monde des vivants et des morts – donne le ton de ce Fleuve des brumes. Le personnage central sera le Pô, avec son temps propre, son amplitude carnassière et ses bras morts, son manteau de brouillard jeté sur ses secrets et sa permanence, là où les hommes anciens finissent par disparaître.

Ce que le commissaire Soneri va découvrir ici, c'est une haine jamais éteinte comme en produisent toujours les campagnes. Celle-ci a été noircie, cristallisée par la terreur de la guerre civile, cette guerre perdue d'avance par les fascistes de Salò. Le Pô était une terre rouge – seuls les vieux s'en souviennent puisque le rêve communiste est désormais passé – rétive, rebelle au point d'avoir été délaissée par le régime triomphant du Duce, martyre pour avoir résisté aux soubresauts pathétiques et destructeurs de la République sociale.

Le grand fleuve a beau déborder et effacer des villages, jamais il ne nettoie les mémoires. Tout juste accueille-t-il un instant les restes de ceux qui savent encore. Entre les brumes du fleuve et les silences des protagonistes, le commissaire Soneri dérive lui aussi avec philosophie. Il attend patiemment la décrue qui touche êtres et choses, et tout le talent de Varesi est de faire de cette longue quête indécise un roman d'atmosphère parfait. Le fleuve des brumes parle du temps qui passe, de fidélités désuètes à nos yeux, d'impossibles pardons.

On regrettera pourtant de faire la connaissance de Soneri par cette traduction d'Il fiume delle nebbie qui fut certes primé, mais nous prive d'éléments de compréhension concernant la personnalité du policier et les caractères récurrents du cycle qui devaient se trouver dans les trois précédents romans. Angela, la compagne intermittente du commissaire, apparaît ici comme une demie-dingue folle de sexe assez irritante, alors que son rôle, comme on le verra dans le roman suivant traduit chez Agullo [1], est bien plus subtil et complexe. Le fleuve des brumes reste néanmoins une lecture goûteuse et hautement recommandable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/03/2017



Illustration de cette page : Chemises noires

Notes :
[1] La pension de la via Saffi, dans une traduction de Florence Rigollet.