Monster

M
Patrick Bauwen

Monster

France (2009) – Albin Michel (2009)


Un médecin se retrouve mêlé malgré lui à la trajectoire d'un psychopathe qui enlève des enfants pour les vendre à des pédophiles. Sa femme et son fils ayant disparu, il part à leur recherche, mais bute en permanence sur les pièges tendus par cet ennemi invisible et machiavélique qui réussit à le faire bientôt passer pour un dangereux criminel. Il est heureusement aidé par Connie, amoureuse, qui se révèle être plus qu'une infirmière dévouée, et par Cameron Cole, flic rebelle et ami de toujours.

Consultez la genèse de ce travail : Qu'est-ce que le Défi ?

Monster a déjà été commenté par Yan Lespoux dans le cadre du défi de l'Imaginaire. Le roman est récent, a bénéficié d'éditions club et poche et d'un prix, et semble donc légitime à représenter les valeurs défendues par la Ligue de l'Imaginaire. Les critiques sur le web ont été partagées, mais plutôt tranchées : on aime ou on déteste. Exemplaire emprunté en médiathèque.

Premières impressions

Monster est une espèce de chaudron romanesque dans lequel Patrick Bauwen, médecin urgentiste de son état, jette à peu près tout ce qui lui tombe sous la main. Il existe une dominante, l'homme innocent contre lequel le sort s'acharne – un classique de la littérature et du cinéma de genre –, mais il y a ensuite tant de virages et de rebondissements (héroïsme ordinaire, théorie du complot, manipulations et trahisons, retour d'affection, réseau pédophile, freaks, enfant courage, FBI, alligators, etc.) que l'on est plutôt proche du gloubi-boulga.

Dans un entretien complaisant sur Polars Pourpres, Patrick Bauwen reconnaissait, lors de la sortie de son premier roman, puiser dans la culture populaire – surtout celle des séries télévisées – la matière de ses livres. Cela expliquerait la facilité avec laquelle un certain public se retrouve dans ces patchworks sans style, y lisant finalement ce qu'il connait déjà.

Il est difficile de se faire une idée réelle sur cet apport, tant l'auteur use de stéréotypes, même si la situation générale pourrait rappeler les aventures du Docteur Richard Kimble dans Le Fugitif. Jordi le Serpent et tout ce qui à trait aux monstres pourrait provenir de l'épisode Humbug des X-Files dont l'action se passait à Gibsonton [1] ou de la série Carnivàle qui expliquerait la thématique du cirque ambulant, tandis que la voisine Sheila, frustrée et nymphomane, semble sortir tout droit de Desperate Housewives. Bauwen s'en moque, mais le « qu'est-ce qu'on a ? » et la ribambelle « NFS-chimie-iono » évoqueront forcément Urgences.

Les corbeaux attaquant la maison de George Dent, le corps dissimulé parmi des mannequins et d'autres choses encore peuvent faire référence, autant au cinéma qu'à la littérature d'effroi ou d'épouvante, aux Contes de la Crypte qu'à Alfred Hitchock présente (comme le remarquait Yan Lespoux, mais je n'en suis pas suffisamment spécialiste). Baba Yaga, sous couvert d'exotisme slave, est la personnification de n'importe quelle sorcière de nos contes, figure également abondamment utilisée dans le cinéma et la bande dessinée. La possible doublette Miss Scorbin - Baba Yaga (jusqu'à un énième retournement) rappelle celle entre Almira Gulch et The Wicked Witch of the West du Magicien d'Oz, renforcée par la description très “ occidentalisée ” qu'en fait Bauwen [2].

L'infirmière amoureuse de son patron est un classique, des romans de Frank Slaughter à n'importe quel soap médical, en passant par la collection blanche chez Harlequin qui s'en est fait une spécialité. Naturellement, celle qui est également agent du FBI et membre d'une association de défense des enfants au moment même où le médecin dont elle est amoureuse en a besoin n'existe que dans Monster. L'homme ordinaire qui se surpasse dans une situation extraordinaire appartient, lui, au vieux fond romantique de la modernité.

Quel goût ça a, le gloubi-boulga ?

À l'exception des passages médicaux qui parsèment l'ouvrage et qui sont scrupuleusement rédigés, Monster se caractérise de deux façons : c'est extrêmement mal écrit (ou plutôt, ce n'est pas écrit) et la plupart des situations et rebondissements envisagés sont incohérents, illogiques, impossibles, absurdes. Apparemment, il suffit à l'auteur de changer, la plupart du temps, de chapitre et faire comme si de rien n'était pour que ses lecteurs continuent de le suivre sans se poser de questions. De temps en temps, Bauwen consent à une explication qui donne le sentiment qu'il nous prend pour des imbéciles.

Comme dans le cas du Baiser de Jason, le succès d'une telle littérature dépend en grande partie de la crédulité, de l'absence de sens critique ou parfois de la bêtise (ne tombons pas dans l'angélisme, les crétins existent) du public. Ce genre de roman fonctionne aussi, hors de toute vraisemblance, pour des lecteurs qui, en s'identifiant au héros, en savourant son triomphe sur les méchants, en devenant durant 600 pages et par procuration, le plus malin et le plus désirable, obtiennent de façon fictive des compensations aux difficultés et à la médiocrité du monde réel. Ceux-là diront, le plus souvent, qu'ils cherchent dans cette littérature « de quoi se détendre. »

Ce sont eux aussi qui témoigneront de leur enthousiasme sur le web, en insistant sur le côté parfaitement réaliste du récit et sur la crédibilité des très nombreux retournements de situations [3], alors que leur incohérence est la première chose dénoncée par les plus critiques. Il est pourtant assez facile de se rendre compte, pour une personne réfléchissant un minimum, que ce réalisme et cette crédibilité sont illusoires.

Au commencement était le Verbe...

Avant de passer en revue quelques exemples, un mot donc de cette écriture “ non écrite ”, aussi simple que du langage parlé, très descriptive, qui présente l'avantage d'être compréhensible par tous : pas de termes compliqués, une syntaxe élémentaire, peu de ces figures de style dont s'encombre habituellement ce type de romans (comparaison, analogie, métaphore, etc.). Pas de variations dans le tempo ou dans l'intensité, le quotidien ordinaire et les incessants rebondissements sont traités de la même façon.

Ceci peut effectivement faciliter la proximité avec les personnages, mais trahit à mon sens la “ formation initiale ” de Bauwen : le scénario pour jeux de rôle. Qui produit, en contrepartie, un flot ininterrompu de banalités rapidement assimilable à du remplissage. Ici, deux exemples :

Je suis censé dormir avant la garde de ce soir, au lieu de quoi je tourne comme un lion en cage. Je passe l'aspirateur. Je mets en route le lave-vaisselle. Je sors le linge et je l'étends. Je vide les poubelles, je taille un bout de haie qui ne demandait rien à personne et je termine par les devoirs de Billy.
– Et alors ! Il y a plous rien à faire ! proteste Rozella, notre employée de maison qui arrive à cinq heures. Vous avez fait tous les travaux de ménach ! 
– Eh non, il n'y a plus rien à faire, je réplique, l'œil torve. Comme ça vous allez pouvoir vous attaquer directement à la préparation du dîner. Profitez-en pour tenter une expérience audacieuse : faire cuire une viande sans la carboniser, d'accord Rozella ?

(début du chapitre 9) ou encore :

Le soleil se lève derrière les stores à lamelles et dessine de longues barres noires sur le sol vert de la consultation. La femme de ménage range le balai et le seau d'eau savonneuse. Ça sent le Monsieur Propre.
J'aime bien.
Je prends une pause. Je suis trop impulsif et énervé, le matin. Je ferais mieux de me calmer.
Rasage au rasoir électrique devant un miroir de poche dans mon bureau. J'en profite pour me passer une crème hydratante pour homme et un coup d'anticernes sous les yeux (gadgets hors de prix). Non, ça n'a rien à voir avec la crise de la quarantaine. Les patients veulent un médecin en pleine forme, un homme sorti de son emballage neuf, un professionnel qui pète le feu et sur lequel on peut compter.
Je range mon rasoir, referme ma sacoche « spéciale nuit de garde » et prends une longue inspiration
(fin du chapitre 13)

Les passages de ce genre abondent dans Monster (200 pages en trop sur 600 selon certains) ce qui en diminue considérablement l'intérêt littéraire, celui que beaucoup espèrent trouver dans la lecture. Cela ne nuit pas forcément au plaisir de l'histoire pour celui qui entend vivre, sans distance, les mêmes aventures que le héros.

Je n'ai pas vraiment le temps de m'appesantir sur tout ce que véhiculent ces deux extraits malgré leur apparente simplicité, mais on peut en dire rapidement deux ou trois choses.

Le premier décrit un homme ordinaire, saisi dans son quotidien le plus banal, c'est vous, c'est moi, mais il est déjà quelque part extraordinaire puisqu'il est capable d'accomplir seul, sans y être forcé, quelques corvées domestiques plutôt que de se vautrer devant la télé, s'enfiler des bières dans un bar louche (ce que ferait un personnage dans cette situation dans un bouquin amerlocain) ou lire un vrai romancier qui sait écrire et parler de la Floride (comme Charles Willeford, par exemple). On comprend mieux qu'il réussisse, 80 chapitres plus tard, seul et sans y être forcé, à résoudre une affaire criminelle sur laquelle même le puissant FBI s'est cassé les dents, à sauver la démocratie locale des visées conspirationnistes d'une malade mentale tout en restant totalement fidèle à son épouse (et ce ne sont pas les occasions qui lui ont manqué puisque, à l'exception de l'assistante rousse du Méchant, toutes les femmes dans Monster sont folles de lui). Le docteur Becker, malgré ses compétences domestiques, ne sait cependant pas (second fragment) qu'on ne range pas comme cela un seau d'eau savonneuse : en principe, une fois qu'on en a plus l'usage, on le vide et on le rince.

Mais peut-être la femme de ménage du cabinet est-elle aussi nulle en nettoyage que l'employée de maison du bon Dr Becker – vous savez, celle qui correspond au stéréotype bien franchouillard de la bonne espagnole “ à accent ” – l'est en cuijine ? Sûrement, car elle utilise du Mr Propre, marque tout à fait inconnue aux États-Unis (mais que Mme Becker, ancienne danseuse à l'Opéra de Paris – ce que c'est classieux. Et elle a renoncé à sa carrière pour cet homme ? C'est qu'il le valait vraiment ! –, fait sans doute venir en contrebande).

Alors que la plupart des romanciers qui situent leurs bouquins dans un autre pays jouent, à fond, la carte de l'exotisme, Bauwen fait tout pour éviter le dépaysement à son lectorat. Sa Floride va être aussi carton-pâte que le Paris d'Amélie Poulain (ou celui de la récente scène de départ de Prentiss dans Criminal Minds pour rester dans l'esprit série télévisée), simplement constituée d'une collection de clichés répétés ad nauseam (soleil, ouragans, alligators, airboats, plein de Mc Donald ou assimilés, quelques pédés pour la débauche de la grande ville, etc., il ne manque que rouquin et Rayban pour un référentiel parfait, mais nous ne sommes qu'à Naples, pas à Miami) [4] et d'une francisation forcée (des situations, des propos) quand cela est possible . Ainsi donc de la femme de charge mexicaine qui parle comme la bonne espagnole d'une blague Carambar (et subit l'extraordinaire humour de son patron qui en fait la collection). Ainsi donc de ce Mr Clean qui prend son nom français de Mr Propre, du docteur Becker évoquant Cosette et les Thénardier (véritables références dans le monde anglo-saxon, comme chacun sait) ou encore de la réaction du méchant voyant ses plans déjoués : Bon sang de bonsoir ! Nom d'un petit bonhomme ! Saperlipopette ! [5] ).

Au commencement était le Vert...

Le vert dont je vais parler est celui sur lequel repose tout le délire pédophile du Méchant de l'histoire, la source des ennuis du Dr Becker et donc en grande partie la crédibilité du dispositif de Monster. En résumé, Kosh le Magicien dirige une société (Carnival [6] ) qui installe des aires de jeux dans les fast-foods, les parcs d'attraction et autres écoles maternelles, ces endroits où vos bambins gambadent, escaladent des obstacles, descendent des toboggans, chevauchent des montures sur ressorts géants. Toutes les zones créées par Carnival sont entièrement peintes en vert (quarante propriétaires de fast-food ont trouvé cela tout à fait normal et très commercial) et équipées de caméras de surveillance.

L'idée soi-disant géniale de Kosh (donc du MJ Bauwen) est de filmer les enfants qui y jouent, afin d'utiliser ensuite leurs visages en incrustation dans des films pédopornographiques venus d'Europe de l'Est. Ainsi, les clients pédophiles peuvent-ils choisir leur “ partenaire ” via le web, l'équipe de Kosh les enlevant ensuite. Le fond vert est donc censé permettre l'incrustation en chrominance telle qu'elle est utilisée par les studios de cinéma. Le pseudo magicien explique même en détail sa méthode au début du chapitre 85 :

La forme lui importait peu : cassettes VHS, vieux films super-8, tout était bon. Il n'avait plus qu'à les numériser d'un côté, récupérer les images de tous ses fast-foods de l'autre, un petit échange de visages, quelques retouches, et hop ! Sa technique du trucage sur fond vert n'était pas seulement géniale : elle était imparable.

La preuve, ces crétins du FBI n'y ont vu que du feu :

– Vous avez vu le... film ?
– Celui avec mon fils ?
Elle hoche la tête.
– Ce n'est pas Billy, dis-je. C'est un trucage.
Leurs mines s'allongent.
– Un trucage ? Comment ça ? Nos experts n'ont rien décelé.

C'est dire s'ils sont bêtes. Heureusement que le Dr Becker est là pour leur expliquer :

– Aucune idée. Ils ont dû habilement mixer le visage de mon fils avec le corps d'un autre

Pour que tout ceci soit aussi indétectable que le prétend Bauwen, et aussi rapide que l'assure Kosh, il faut que toutes les conditions suivantes soient remplies :

  1. les films pris dans les zones de loisirs et ceux dans lesquels seront incrustés les visages doivent posséder une qualité voisine (grain, définition, compression), la numérisation à laquelle dit procéder Kosh pour les seconds ne faisant aucun miracle. Mettre sous format numérique une photo floue ou rayée ne permet pas d'obtenir une photo nette et sans éraflures, juste une photo numérique floue et rayée. La qualité finale du trucage sera égale à la moins bonne des images, sans doute celle issue des caméras de surveillance, donc extrêmement médiocre.
  2. la lumière dans les films devra être similaire : même nature, origine et direction. Si vous tentez de mettre un visage éclairé par le soleil et de trois quarts sur un corps éclairé par une lampe de face dans une pièce obscure, cela se verra immédiatement.
  3. l'angle de prise de vue devra être le même. Mettez une tête tirée d'un plan d'ensemble pris en plongée (sur qui semble être le cas dans les films des aires de jeux, les caméras étant placées en hauteur) sur un corps filmé en plan rapproché (ce qui devrait être le cas des films pornographiques) et le “ trucage ” sera facilement repérable,
  4. enfin, puisqu'il s'agit de films, donc d'images animées, les mouvements de la tête à incruster devront être compatibles avec ceux du corps d'accueil (c'est bien pourquoi, dans les studios qui font ce type d'incrustation, les mouvements des acteurs sont repérés avec la plus grande précision afin que leur insertion dans la sous-couche numérique soit la plus indétectable possible). Les caméras des aires de jeux étant fixes, elles ne feront qu'enregistrer le passage des enfants devant l'objectif, sans possibilité de les “ suivre ” et donc de fixer un mouvement cohérent.

Il y en a sans doute d'autres, mais celles-ci procèdent de la simple logique et d'une petite connaissance en matière d'images assez aisée à acquérir. Plutôt que de croire aveuglément ce qui est écrit, certains lecteurs vérifieront comme moi que ces conditions ne sont pas remplies dans Monster et qu'il s'agit là d'une facilité scénaristique majeure.

Il est évidemment possible, pour un auteur, d'inventer ce genre de situation tout à fait délirante et d'inviter les lecteurs à y entrer. Pas sans conséquence, comme on peut le constater avec le commentaire de JBernard : « Le héros, un personnage comme vous ou moi, est pris dans un engrenage infernal de pièges, de rebondissements, de disparitions et de meurtres qui nous entrainent, bien involontairement et inexorablement à nous mettre à sa place en pensant que cela peut nous arriver. Les parents ayant de jeunes enfants se sentiront encore plus impliqués ! » sur Critiques libres

Il est évidemment possible, pour le lecteur que je suis, d'y voir une putasserie sans nom, exploitant l"inquiétude et/ou la bêtise des gens, faisant d’un véritable et douloureux problème de société (la disparition des mineurs et leur exploitation sexuelle) un playground pour quadragénaire en mal de sensations se rejouant True Lies. Une conception très éloignée de ce que peut et doit apporter une littérature, même populaire, qui se prétend de qualité.

Histoires(s) de Sean

Comme l'arc narratif concernant ce personnage est à la fois court et homogène, je vais m'y intéresser en dernier lieu, afin d'évaluer les retournements de situation toujours crédibles dont parlent les zélotes.

Sean est un jeune Afro-Américain de 10 ans, enlevé par Kosh pour le compte de son premier client, qui s'est révélé être un agent du FBI, rapidement démasqué (ils ne sont pas très bons les Fédéraux dans cette histoire). Pour une raison qui n'appartient qu'à Bauwen, Kosh décide de ne pas tuer tout de suite Sean et de l'enfermer dans les sous-sols d'une vaste demeure ruinée qu'il loue dans les marais.

Il n'y a rien dans la cellule de Sean, à part le matelas sur lequel il couche et une lucarne par laquelle entre la lumière. Sean, après une tentative d'évasion qui l'a mené face à une famille d'alligators, se morfond, conscient que Kosh ne lui veut pas du bien.

Après avoir observé un gentil écureuil qui pointe son nez à la lucarne, il envisage de partir par là car, comme il le pense si bien en son for intérieur « si un petit animal aussi fragile peut survivre au milieu de marécages infestés d'alligators, pourquoi pas moi ? » On a envie de dire à Sean que le fait de pouvoir passer d'arbre en arbre est sans doute pour quelque chose dans la survie de la bestiole, mais il va tellement nous faire rire par la suite que nous le laisserons dans l'ignorance.

Pour que son plan fonctionne, il doit maigrir et il donne pratiquement tous ses repas au rongeur (comment accède-t-il à la lucarne ?), échangeant également les boissons droguées (pour quelle raison ?) que lui fournit Kosh contre de l'eau qu'il récupère à l'extérieur (le reste de l'histoire évoque l'ouragan à venir, mais pas du tout de pluie. Renseignements pris, à cette période de l'année, celle-ci peut ou non tomber en fin d'après-midi, violente et brève). À votre avis, quelles sont les chances pour Sean de collecter dans sa bouteille, le bras tendu dehors via une lucarne dont on ne sait pas vraiment comment il peut l'atteindre, la quantité d'eau nécessaire pour ne pas mourir de déshydratation ? [Crédibilité : 0 - N'importe quoi :  1]

L'évasion

Conscient que Kosh veut sa peau, Sean, qui est un petit malin, abandonne son plan de la lucarne pour un autre, que lui suggère sa mama, qui lui apparait dans son délire : il va aménager, dans le matelas sur lequel il dort, un espace dans lequel il pourra se cacher. Quand Kosh rentrera et verra la cellule vide, il sera furieux, laissera peut-être la porte ouverte pour partir à sa recherche. Intelligent non ?

Pour accomplir cet exploit, il s'est servi d'un simple ressort qu'il avait tiré, puis tordu, encore et encore jusqu'à ce qu'il casse. Puis, il l'avait plié de façon à obtenir une pointe tenant fermement dans sa paume. Muni de cet outil rudimentaire, il avait alors déchiré la face interne du matelas, retiré une partie des ressorts, ainsi qu'une certaine quantité de rembourrage, correspondant en gros au volume de son propre corps.
Il avait veillé, bien sûr, à ne pas retirer trop de matière afin que le matelas conserve sa forme. (...) Après quoi, il avait soigneusement rassemblé tous les débris, les avait compactés à l'intérieur de son vêtement le plus sombre – son pantalon de survêtement noir, déchiré et transformé en boudin – et avait fait passé le tout par la lucarne (...)
La touche finale avait consisté à accrocher sur le rebord de la lucarne un morceau de son sweat-shirt, bien visible celui-là.

Voici, à droite, comment se présente un matelas à ressorts sans son rembourrage. On voit donc que Sean a été dans l'obligation d'en désosser un certain nombre pour ménager sa cache. Sachant que chaque ressort est un câble d'acier enroulé en spire sur lui-même d'un diamètre de 2,2 mm, relié aux autres par d'autres câbles métalliques d'un diamètre égal eux-mêmes soudés au cadre, puis que Sean est un gamin de 10 ans affamé et sans outil (autre que celui qu'il aurait fabriqué en extrayant, puis lissant de ses mains nues, l'un de ces ressorts), calculez le taux de crédibilité de cette scène (ainsi que celle de l'évacuation des débris, enfermés dans un pantalon dix ans, via la lucarne). [Crédibilité : 0 - N'importe quoi :  2]

La fuite

Kosh, qui est soudain devenu plutôt crétin, est abusé par le stratagème de Sean et, furieux, laisse la porte de la cellule ouverte (comme dans le plan, yeah !). Une fois que son tourmenteur aura abandonné ses recherches et quitté la maison, Sean fuira. Avant de s'enfoncer dans les marais à bord d'une barque négligée par Kosh, il a la présence d'esprit (alors qu'il délirait au point de voir sa mère quelques heures plus tôt) de parcourir la demeure (et s'il y avait d'autres personnes que Kosh petit Sean, y as-tu pensé ?) pour aller boire une bouteille d'eau (qui doit à peine compenser le déficit des jours précédents) et avaler quelques biscuits. Bien que ce soit un gamin de la ville (il a été enlevé à Miami) qui n'est sans doute jamais monté dans ce genre d'esquif et ne sait peut-être même pas nager, il embarque et part dans la nuit.

Sous une température moyenne à cette époque de 33 ° C et un taux d'humidité supérieur à 90 %, Sean dérivera durant quatre jours avant d'être récupéré par Cole et Fuller. Très mystérieusement, des bouteilles d'eau sont apparues dans son canot (Bauwen ne lui fait pourtant emporter que quelques provisions), puis il a été dans l'obligation de collecter l'eau de pluie. Là, c'est un peu couillon, mais ça ne marche pas aussi bien que lorsqu'il était dans sa cellule (des précipitations trop abondantes auraient mis en péril la stabilité de l'embarcation ?). Il va donc tâter de l'eau du marécage, se rendant malade, mais évitant la mort par déshydratation. Il est conscient quand on le trouve (Cole réussit à le faire boire) et comme il ne sera pas soigné par la suite, mais pétera la forme à la fin de Monster, nous venons simplement d'assister à un miracle ! [Crédibilité : 0 - N'importe quoi :  3]

La recherche

Dans le même temps que ci-dessus et après réflexion, Kosh se dit qu'il ne faut pas que Sean s'en sorte. Comme il ne dispose plus d'assistant, il lui vient l'idée de faire rechercher l'enfant par la police de Naples en prétextant que son chien s'est perdu dans les marais. La police obtempère [Crédibilité : 0 - N'importe quoi :  4]. Ne pouvant être présent (il doit aller assassiner la rouquine), il délègue à Fuller le soin d'accompagner Cole en patrouille, avec pour mission de les tuer tous les deux.

Évidemment, le policier trouve immédiatement (puisque, malgré la chaleur, il ne boit pas les eaux minérales emportées par l'avocat) la barque où est en train d'agoniser Sean (voir l'épisode ci-dessus) [Crédibilité : 0 - N'importe quoi :  5]. Ce n'est qu'après avoir réhydraté l'enfant et compris que Kosh et son avocat était derrière son enlèvement que Cole boit quelques gorgées en constatant « On crève de chaud ici. ». Enfer et damnation ! Les bouteilles d'eau étaient droguées ! Il a juste le temps d'entendre Fuller lui dire : « Quelqu'un va venir chercher le gosse. Mais pas vous. Pas vous. » Et Fuller le balance dans le marais et le regarde se noyer [Crédibilité : 1 - N'importe quoi :  5].

La résurrection

Quelques chapitres plus loin, Cole se réveille au commissariat de police de Naples ! Damned ! Fuller n'a pas pu le tuer. Le voyant lutter dans l'eau et se débattre (il n'avait pas avalé des somnifères ?) il a plongé, lui le cardiaque bedonnant pas habitué à l'exercice physique et il a remonté le flic sur l'airboat depuis le marais, comme ça, tout seul comme un grand [Crédibilité : 1 - N'importe quoi :  6].

Mais Sean, qu'est-il devenu ?

– C'est lui (Kosh) qui a récupéré Sean ?
La voix de Fuller est devenue lointaine.
– N-Non.
– Alors qui ?
Sa tête a dodeliné.
(L'avocat se suicide avec un médicament pour le cœur)

Il n'y a pas de réponse possible à cette question. Tous les complices de Kosh étant morts, si ce n'est pas lui qui récupère Sean, ce n'est personne. Donc, Bauwen élude. Ce ne sera ni la première, ni la dernière fois dans le roman [Crédibilité : 1 - N'importe quoi :  7].

En conclusion

Glorification d'un médecin et d'un père à la stature héroïque, tout le roman Monster repose sur ce type d'approximations et de facilités. L'ensemble est puéril et dérisoire, permettant à des lecteurs crédules de rêver à bon compte de justice, de compassion et de beauté, dans un univers en carton bouilli où ils peuvent dissimuler leur terreur à agir réellement dans le monde.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/01/2012



Notes :

[1] Gerald Glazebrook, un homme à peau de serpent, est la victime d'un mystérieux tueur dans les premières minutes de cet épisode. La communauté de Gibsonton a souvent été évoquée (à la télé, récemment, dans la série The Glades qui passe sur A&E, dans des reportages et même des expos photo, comme celle récente de Christan Kettiger) et le monde du cirque en général, des freaks en particulier, fait partie de l'imaginaire commun.

[2] D'autant que la véritable Baba Yaga des contes et légendes slaves (qui ne porte par de coiffe, c'est pour cette raison qu'elle était considérée comme maléfique par les paysans) possède l'ambivalence du sacré, puisqu'elle est à la fois maléfique (on la soupçonne de manger les enfants) et bénéfique (elle peut être un guide bienveillant pour les différents héros qui l'approchent).

[3] « L'exploit de l'auteur, qui entretient cette tension permanente, tient au fait que TOUT semble réel : les lieux, les personnages, les évènements décrits ont été visités, connus et vécus  » – JBernard sur Babelio |  «Les personnages sont attachants les retournements de situations sont toujours crédibles, le climat tendu, grâce aux descriptions sobres et bien cernées donne à ce livre une dimension rarement atteinte dans un thriller. » – Serjac sur Critiques libres | « J'ai beaucoup aimé ce livre de Patrick Bauwen le personnage de Paul Becker m'a beaucoup ému. C'est sûr qu'il y a des invraisemblances, mais c'est un thriller et il est efficace. » – Yogi sur Critiques libres. À noter que sur tous les blogs un peu critique du livre est intervenu le nommé Serjac (et un autre nommé Erge aux arguments parfaitement similaires).

Par curiosité, on peut lire cet avis de la Livrophile, qui voit bien toutes les incohérences, mais estiment que Bauwen y répond tout à fait.

[4] Il ne faut rater en aucun cas le regard anthropologique de Bauwen sur la population typique d'un fast-food en Floride : « Des groupes très différents s'y réunissent. Celui des pré-ados aux cheveux longs, skateboard coincé sous le bras, qui s'enfournent des litres de glaces Dairy Queen sans prendre un gramme ; celui des Latinos entourés de leur kyrielle d'enfants et petits-enfants, armés de plusieurs plateaux chacun, les Blacks en pantalon large et T-shirt plus large encore qui croquent du poulet épicé ; le groupe des blondes sorties d'un catalogue Abercrombie qui grignotent leurs hamburgers en levant le petit doigt ; les femmes à la quarantaine sexy, dans leur jogging Victoria's Secret, qui ne mangent rien, et leurs maris en short qui discutent golf et cours de la Bourse en se nourissant de bière. » Vous avez dit clichés ?

[5] À un tel niveau, ce ne peut être que du cynisme (pour ne pas écrire du foutage de gueule).

[6] Peut-être en référence avec l'excellente série HBO Carnivàle qui se passe dans le milieu du cirque, et qui a le mérite d'être intelligente et passionnante.

Illustrations de cette page : Casimir montrant à Hyppolite la célèbre recette du Gloubi-boulga – Margaret Hamilton dans The Wizard of Oz – Mr Clean – Aire de jeux d'un fast-food – Alligator

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Kindertotenlieder de Gustav Mahler, version pour orchestre restreint (2012 - Eloquentia) – Bird, The complete Charlie Parker on Verve (Verve)