Miroir de Sang

M
Olivier Descosse

Miroir de Sang

France (2004) – Stock (2004)


Un homme qui écorche vif des enfants est recherché à la fois par la police et par le père de l'une des victimes, enquêteur à la brigade criminelle qui souhaite se venger.

Miroir de Sang est maintenant ancien, mais il semble avoir bénéficié d'excellentes critiques dans la presse et le public, ce qui en fait un représentant acceptable de la production de la Ligue de l'Imaginaire. L'exemplaire que j'ai lu – dans sa réédition France Loisirs – m'a été prêté par Éléna, que je remercie.

Premières impressions

Je ne porterai sans doute pas tort à Miroir de sang en écrivant qu'il s'agit d'un livre ambitieux et composite, dans lequel l'auteur a souhaité se frotter à un certain nombre de registres et thèmes de la littérature de genre.

C'est d'abord un roman policier qui, sans être vraiment un procedural, suit quand même les recherches effectuées par le héros récurrent, le lieutenant Paul Cabrera (dit le Marseillais, flic de la BAC) et celles faites par son ami Riad Kellal, dit le Beur, enquêteur en rupture de ban de la Criminelle qui va, lui, pouvoir utiliser des méthodes extra-policières et orienter ainsi la narration vers un récit de vengeance.

C'est également un thriller horrifique, puisque Karl, tueur invisible et particulièrement perturbé, dépiaute ses victimes – des enfants – alors qu'elles sont toujours vivantes. Il enregistre ces séances sur des cassettes audios qu'il remet à un assistant tout aussi malade, chargé de préparer matériel et enlèvements, et qui les écoute durant la semaine parce que ça le calme...

Dans son dernier tiers, Miroir de Sang prend une couleur de récit d'anticipation, de type complot, pour expliquer la présence dans la nature d'un tel prédateur et faire le lien avec le prologue, qui montrait l'exécution capitale, durant la Seconde Guerre mondiale, de l'assassin de quatre fillettes.

À condition de les connaître, plusieurs thèmes, parfois à l'état de traces, peuvent être repérés dans l'ouvrage : Riad qui se tourne vers son frère Kader, ancien parrain d'une cité, pour l'aider à retrouver le meurtrier, fait vaguement penser au merveilleux M le Maudit de Lang, qui consacrait l'alliance entre la police et la pègre pour débusquer un tueur pédophile. La personnalité du prédateur dans Miroir de sang évoque à la fois le Dr Jekill et Mister Hyde de Stevenson ainsi que le Psychose de Robert Bloch (surtout connu par l'adaptation cinématographique qu'en fit Hitchcock), mais cela est vrai pour les très nombreuses œuvres mettant désormais en scène ce genre de trouble. Enfin, les expérimentations menées par Nicolet trouvent racine soit dans l'histoire de Rabbi Loew et de son Golem – avec sa postérité de savants fous –, soit dans le poème de Goethe, Der Zauberlehrling, sans doute plus accessible via le dessin animé Fantasia de Disney.

Dans le vif du sujet

On voit donc que, sur le papier, c'est plutôt copieux. Si le roman repose sur la mécanique habituelle du thriller horrifique (un monstre, un héros, un désordre dans la société puis un retour au calme), il cherche à s'en distinguer par cette figure de policier “ victime ” , qui peut lui permettre d'amplifier la consolation du lecteur quand Kellal réussira à se venger. À l'échelle générale, un dangereux prédateur mis hors d'état de nuire consacrera la victoire du Bien sur le Mal. À un niveau individuel, la vengeance accomplie par le père satisfera le goût immodéré de beaucoup pour une justice privée et expéditive (surtout dissimulée comme ici).

La genèse du criminel est l'autre façon tentée par des centaines de romans similaires pour sortir du lot, même s'il devient de plus en plus difficile d'être original, vu la pléthore d'ouvrages. Descosse a choisi un traumatisme d'enfance couplé à la folie scientifique et l'appétence des militaires pour toutes les armes et dispositifs nouveaux leur permettant d'obtenir un avantage sur leurs adversaires, faisant basculer Miroir de sang dans la dimension du secret d'État et du complot. Là, c'est selon : soit vous acceptez comme crédible et vraisemblable ce basculement, soit vous estimez que l'auteur “ pousse le bouchon un petit peu trop loin ”. C'est mon cas.

Jusqu'à cette partie, Descosse a le mérite d'éviter les trop grosses incohérences et facilités de certains de ses confrères. Avec au moins trois points de vue qui alternent (les deux policiers plus l'assistant du tueur), le livre échappe à une certaine monotonie. Miroir de sang me semble cependant avoir eu “ les yeux plus gros que le ventre ”. Autant de possibilités narratives pour aussi peu de pages obligent à des choix [1], faits je le crois au détriment des personnages.

Je trouve qu'Olivier Descosse peine à les faire vivre au-delà du stéréotype. Cabrera, quadra sans états d'âme (à part le souvenir d'une ancienne petite amie qu'elle était drôlement bien) est un baroudeur macho, un instinctif et, bien évidemment, le meilleur flic de la brigade. Kellal, premier de la classe ayant travaillé sans relâche pour réussir son intégration est désormais pétri de douleur, mais le goût de la vengeance a réveillé en lui la nature sauvage de l'homme du désert qu'il n'a jamais cessé d'être. Et c'est à peu près tout, à part l'amitié virile (mais correcte) qui unit les deux hommes.

Du coup Kader, le frère de Riad qui va l'aider à se faire justice, ancien braqueur maintenant religieux (voire plus est-il sous-entendu) après dix années de taule, en devient presque le personnage le plus intéressant, même s'il n'est pas plus développé que les autres. Si sa confrontation avec La Lame, vieux caïd du Milieu, m'a paru très téléphonée, il reste l'un des rouages essentiels de l'histoire tout en étant finalement traité en supplétif. Descosse offrira à ce second rôle une mort à la fois héroïque (afin que son cadet puisse mener à bien sa vengeance) et discrète.

Reste le cas de l'assistant du tueur, beau comme un ange, qui prend régulièrement la parole et qui permet de faire monter la tension jusqu'à la confrontation avec la barbarie de l'Autre (dans une scène de torture propre à satisfaire la délectation de beaucoup de lecteurs devant l'ignoble et le sordide). Là encore, l'auteur est plutôt elliptique, mais on peut comprendre assez vite de quoi il retourne, rien qu'en se demandant comment les deux hommes auraient pu se rencontrer et “ emboiter ” si aisément leurs névroses.

Un dernier mot sur la présence des femmes dans Miroir de sang. À l'exception de Malika, la fille de Kader, toutes sont traitées de façon négative. Quand elles sont mères, elles ne sont pas capables d'élever correctement leurs gosses (Françoise et toutes les autres au début de l'enquête). Quand elles ne le sont pas, elles sont bonnes à se faire baiser (toutes celles que croise Cabrera, celle qui aborde Philippe dans la rue) ou sont des salopes autoritaires comme Desruel.

Une question de style

Le style ampoulé de l'auteur, qui n'hésite pas à recourir en permanence à des comparaisons et métaphores poético-hypertrophiées, a fait de ma lecture de Miroir de sang une épreuve. Morceaux choisis (mais il y en a pratiquement à toutes les pages) :

À propos d'un bâtiment : « Le bloc sinistre avalait la luminosité dans un rosaire de gris. Incrustés dans sa veine, des tags criards hurlaient leur haine à qui voulait l'entendre. »

Tandis que le héros récite une prière : « Ici, dans cette civilisation de l'instant, la douleur se fracassait sur des donjons de solitude. »

Pour qualifier l'oppression de Kellal : « Une masse de fonte corsetait sa cage thoracique. »

Et le souvenir de sa fille, quelques lignes plus loin : « Kellal sentait chez elle une filiation de l'âme. Dans leurs silences partagés, ils dérivaient à l'unisson, portés par les images ondoyantes des fournaises sableuses. »

Là comme un cheveu sur la soupe : « Sur le fichier des personnes disparues, un nouveau nom venait d'imprimer une estampille de crainte. »

Tout cela est issu des premières pages et continue pendant tout le roman, sauf durant les scènes d'action finales, qui ne prêtent guère, il est vrai, à cet appareil pompeux et infatué.

Pour conclure

Miroir de sang peut être considéré comme un roman ayant tenté de s'extraire du lot des très nombreux thrillers horrifiques. Véhiculant finalement les mêmes thèmes, répondant au besoin de nombre de lecteurs d'être rassurés par le triomphe du Bien tout en étant persuadés avoir vu le Mal au fond des yeux (je leur conseille pour cela la lecture de La foire aux serpents d'Harry Crews, Père et fils de Larry Brown ou Le démon dans ma peau de Jim Thompson), il ne fait pas mieux, mais pas pire qu'eux.

J'ai en tout cas du mal à comprendre – puisque c'est aussi le propos de ce Défi de l'imaginaire que de le vérifier – en quoi il est une illustration d'une écriture de l'imaginaire différente, dont on devrait encourager encore plus la lecture et qu'il faudrait honorer de mille façons. Le thème de l'enfant victime d'un prédateur est l'un des plus racoleurs qui existent. La vengeance par ses parents, en toute impunité, l'un des fantasmes les plus partagés (et encore, beaucoup auraient demandé à ce que Kellal écorche Karl de la même façon).

Donner cela au public, est-ce vraiment de l'écriture populaire ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/07/2012



Notes :

[1] Ou le contraire. Ce sont peut-être les limites de l'écriture de Descosse qui l'ont poussé à multiplier les arcs narratifs.

Illustrations de cette page : Petter Lorre dans le film de Fritz Lang M le Maudit – une scène du film Le Golem de Paul Wegener – Anthony Perkins dans le Psychose d'Alfred Hitchcock

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Musique de chambre d'Albert Roussel (1994 - Brilliant Classics) – Pleiades dances de Yoshimatsu Takashi (1996 - Denon)