Les cathédrales du vide

L
Henri Lœvenbruck

Les cathédrales du vide

France – Flammarion (2009)


Le meilleur flic de France du Monde doit empêcher le plus grand Méchant de Tous les Temps de s'emparer d'une source d'énergie infinie – déjà découverte au Moyen Âge par des Initiés – qu'il lui permettrait d'asservir l'Humanité pour des siècles (enfin je suppose, c'est ce que font les méchants en général).

Les cathédrales du vide sont la suite d'une aventure commencée avec Le rasoir d'Ockham, mais il ne semble pas nécessaire d'avoir lu celui-ci pour comprendre celui-là. J'ai choisi ce bouquin paru en 2009 à cause de son titre, le mot cathédrale étant très évocateur pour moi (elle était engloutie chez Debussy et bien difficile à jouer pour mes mains d'enfant, sujet inépuisable chez Georges Duby, inaccessible mystère dans le Canseliet / Fulcanelli et, enfin, tout cela à la fois et encore plus chez Philip K. Dick et son Guérisseur de...). Exemplaire pris en médiathèque.

Henri Lœvenbruck le dit suffisamment : il souhaite écrire des livres à la manière de ceux qu'il appréciait quand il était adolescent (sans doute ceux des grands feuilletonistes de la première moitié du XIXe au vu de l'admiration qu'il porte à Dumas père).

De fait, Les cathédrales du vide sont un récit d'aventures assez conforme au genre, documenté et plutôt pas mal écrit quand on le compare à la production des membres de la Ligue de l'Imaginaire lus jusqu'à présent (Bauwen, Scalese, Descosse, Giacometti et Ravenne).

Le rythme enlevé, la petite veine historique qui court sur Flamel – à mes yeux sans véritable intérêt, mais qui participe à l'aspect ésotérique de l'ensemble tout en faisant respirer le texte –, la touche d'exotisme – pensez ! commencer et achever le roman dans une base secrète située sous une immense cathédrale gothique au milieu de la forêt vierge amazonienne – et d'étrangeté – tout ce placage occultiste et hermétique, qui reste du fatras même s'il est assez habilement inséré dans la question contemporaine de la fin des énergies fossiles –, un mystérieux et insaisissable assassin... Tout cela permet d'habiller cette énième lutte du Bien contre le Mal à la façon de L'homme de Rio, d'Indiana Jones et consorts, et d'enfourner les clichés du genre avec une conclusion évidemment sans surprise. Le divertissement sera – au mieux – honorable s'il ne prétend pas à être autre chose.

Le récit tente pourtant de se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Un développement, dans lequel Lœvenbruck convoque la pensée d'Umberto Eco, me paraît assez révélateur des efforts réalisés, à la fois pour se distinguer de la concurrence (qui semble rude sur le “ marché ” du roman ésotérique d'aventure) et montrer tout le sérieux des Cathédrales du vide. À la fin l'auteur y évoque ceux qu'Eco nomme les diaboliques :

Le genre de types capables d'affirmer, sans rire, qu'il existe un lien secret et capital entre Marie-Madeleine, les Mérovingiens, les templiers, les francs-maçons, les rosicruciens, Poussin, Francis Bacon, Adolf Hitler et un curé du début du XXe siècle dans un petit village du Languedoc. Ces diaboliques étaient, aux yeux d'Ari, les pires ennemis de la théorie du rasoir d'Ockham, dont il était, lui, le plus fidèle adepte. Il allait au plus simple ; ils allaient au plus alambiqué. Il doutait de tout ; ils ne doutaient de rien

On comprend bien que Lœvenbruck vise ici le Da Vinci Code, son auteur et ses millions de lecteurs à travers le monde, tout en essayant de se placer du côté du sémioticien italien, celui de l'érudition et de la connaissance. Mais il est parfaitement possible de mettre, dans le sac qu'il vient d'ouvrir, Giacometti et Ravenne, membres de la Ligue de l'Imaginaire, qui ne sont pas les derniers à faire dans le gloubi-boulga occulto-ésotérique. Et, bien évidemment, Lœvenbruck lui-même qui nous vend de la Terre creuse, du Grand œuvre, de la cathédrale gothique dans la jungle amazonienne et du complot, sous couvert d'un héros pas toujours sceptique.

Jouant sur la même appétence du public pour l'irrationnel, le merveilleux par l'inexpliqué et le consolatoire que les autres, sa position serait quelque peu schizophrénique [1], sauf si l'on considère ce second passage du roman et que l'on substitue son nom à celui de Weldon, le méchant de l'histoire.

Vous savez le pire ? C'est que je me demande si Weldon, au fond, y croit vraiment , à toutes ces fadaises ésotériques. Je pense qu'il s'en sert plutôt pour fédérer les gens autour de lui. Les gens sont friands de ces choses-là. Il utilise l'imagerie traditionnelle de la Summa Perfectionis, le symbole de John Dee, tout ça... Mais je me demande si, au fond, sa motivation réelle est bien ésotérique. La seule chose qui l'intéresse, c'est le fric.

Le personnage principal, Ari Mackenzie, est bien sûr sympathique, inoxydable et insubmersible, plus cérébral que physique du fait de son adversaire et de la soupe historico-ésotérique dans laquelle ils vont tremper. Il est le prototype du héros romantique [2] sauvant à lui seul un monde dont la complexité est réduite à cet ennemi unique qui tire toutes les ficelles économiques et politiques, détient tous les savoirs et concentre entre ses mains – au moins le temps de cet épisode – tous les pouvoirs et la dangerosité de l'existence, concrétisée par l'objet de la quête, une énergie inépuisable “ pour les gouverner tous ”.

La jolie fille en détresse et la séduisante serveuse du troquet habituel de Mackenzie (celle qui a écrit un mémoire sur La souffrance dans l'œuvre de Marguerite Duras...) ne peuvent que tomber en pâmoison devant un héros aussi parfait, intelligent, cultivé et, hélas !, solitaire puisque rejeté par l'unique amour de sa vie (jusqu'à preuve du contraire). Un duo de lieutenants, compétents en tout et plus fidèles au chef que Rintintin à Rusty, va l'assister dans la coulisse et, conformément au canon du roman d'aventures, c'est le loyal second de Mackenzie – Krystztov Zalewski – qui finira pratiquement mort lors de la capture du Méchant, Ari n'héritant que d'une blessure légère.

Ce final oblige évidemment à la liquidation des positions antérieures et c'est là que les incohérences et facilités du récit sont les plus apparentes. L'explication donnée à la présence de la cathédrale au milieu de la jungle reste un sommet du genre et est juste assez bonne pour des cancres [3]. Mackenzie qui prévient les secours avec une radio qui vient de passer de très longues minutes dans l'eau offre un bon moment de rigolade, tout comme l'immédiate mobilisation d'un corps franc d'Indiens farouches et armés au service du Bien, grâce auquel le Mal est mis en déroute.

À une époque où je ne savais pas encore (et lui non plus d'ailleurs) ce qu'un Gonzalo Torrente Ballester pouvait faire d'une cathédrale ou Julio Cortázar d"un quotidien ordinaire d'où naissait l'étrange et le rêve (la liste n'est pas limitative), j'aurais certainement apprécié Les cathédrales du vide. C'était il y a plus de quarante ans, j'avais une douzaine d'années alors, aimais autant Bleck le Roc et Zevaco, Pilote et Dumas. J'ai depuis perdu en naïveté, gagné en exigence intellectuelle et suis bien incapable de m'enthousiasmer pour ce qui apparait comme un médiocre relent d'enfance.

Maintenant que le cinéma et surtout les jeux vidéos permettent une immersion totale et ludique dans des histoires bien plus prenantes, parfois moins convenues et plus intelligentes, dans lesquelles se jettent bon nombre d'adolescents, je me demande bien d'ailleurs qui en sont les lecteurs ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/08/2012



Notes :

[1] Qui, par exemple, lui fait défendre la librairie indépendante tout en proposant, sur son site, ses ouvrages à la vente sur Amazon...

[2] Il est bien sûr opposé à une hiérarchie incompétente et/ou corrompue du fait « de son caractère révolté et de son insolence naturelle ». C'est un vrai homme libre, obligé d'être fonctionnaire de la République. Il peut ainsi mieux en utiliser les moyens considérables (Don Diego de la Vega avait la fortune foncière de son père, Batman celle des entreprises Wayne, etc.) à des fins que le commun des mortels ne comprendrait pas de toute façon (quant il a tenté de faire tomber la Scientologie par exemple, alors que des Politiques ont tout fait pour réduite à néant son travail).

[3] Il a fallu plus de trois siècles pour édifier la Cathédrale Sainte-Marie de Burgos dont l'édifice de la jungle est la réplique, ce qui n'est pas un délai anormal puisqu'il fallait pouvoir réunir de la richesse excédentaire pour financer le projet, des artisans très qualifiés, une main d'œuvre nombreuse, des matériaux...

Lœvenbruck fait construire SA cathédrale « aux alentours de 1535, par les Espagnols, pour marquer leur domination sur l'empire Inca » c'est-à-dire dans l'année de la conquête et apparemment d'un claquement de doigts, alors que la préoccupation des occupants était d'abord de piller le pays et d'enrichir la métropole.

On doute ensuite que la forêt tropicale soit le lieu idéal :
1) pour trouver les pierres nécessaires à la construction (il faudrait donc détourner une très grande partie de la main d'œuvre disponible dans le pays pour amener sur place tout cela)
2) pour supporter un édifice aussi lourd sans des travaux considérables de terrassement pour établir les fondations (là encore, détournement d'une force de travail pour rien)
3) pour faire travailler dans des conditions difficiles des artisans qui viendraient d'où ?

Sinon, effectivement, les chrétiens détournaient bien les lieux et objets de culte païen (souvent en gravant simplement une croix dessus) et si on a beaucoup d'exemples d'édifice religieux construits SUR des autels dédiés à d'anciennes divinités (Chartres, Paris ou Montmartre par exemple), aucun ne le fut ex nihilo à la dimension d'une cathédrale et avant des siècles.

Illustrations de cette page : J'ai emprunté au divin Gotlib les trois illustrations de cette page, tirées de six planches Mémento du dessinateur de bande sur un texte d'Hubuc, qui pourraient parfaitement servir de Manifeste à la Ligue de l'Imaginaire, tant y sont détaillés les stéréotypes auxquels font appel ces auteurs.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : And Still I Rise d'Heritage Blues Orchestra (2012) – Hey Man Smell My Finger de George Clinton (1993) – Phat Jam in Milano d'Archie Shepp (2007) – Conférence de Presse 1 & 2 de Michel Petrucianni et Eddy Louiss