Meurtre sur la route de Bethléem

M
Batya Gour

Meurtre sur la route de Bethléem

Israël (2001) – Folio (2011)

Titre original : Reșah̦ bDerek Beyt Leh̦em
Traduction de l'hébreu par Laurence Sendrowicz

Au début de la seconde Intifada, une femme est retrouvée morte dans les combles d'une maison en réfection, dans la ville de Jérusalem. Née dans une famille d'origine yéménite arrivée en 1949 lors de l'opération Tapis volant, elle se battait pour préserver l'héritage culturel de ces Juifs moyen-orientaux déconsidérés dans le jeune État d'Israël.

Pour beaucoup de lecteurs, la première et parfois unique victime des romans de Batya Gour est l'image qu'ils ont d'Israël.

Meurtre sur la route de Bethléem questionne, comme les autres livres de la collaboratrice littéraire d'Haaretz, cette société complexe, présentée trop souvent en Occident comme unie et unanime. Le projet sioniste de faire coexister au sein d'un même État, sur le seul fondement de leur judéité, des communautés dont le rapport à l'histoire et au progrès était si contrasté, s'est heurté au principe de réalité.

Conçue par la partie ashkénaze de la Diaspora, rompue aux arcanes et aux rouages de la modernité, la collectivité israélienne naissante a estimé comme allant de soi l'intégration de tous en son sein. Pour les populations qui vivaient dans l'ancien Empire ottoman et qui émigrèrent massivement après la fin du premier conflit israélo-arabe, le différentiel fut comme un choc d'autant que – économie exsangue aidant – ils furent placés dans des camps de transit qui consacrèrent un peu plus leur sensation d'être vus comme des citoyens de seconde zone.

C'est à cette époque que se joue un drame – la disparition d'enfants (dont on dit qu'ils furent confiés à des familles ashkénazes rescapées de la Shoah) – qui empoisonnera la société israélienne jusqu'aux années 2000 [1] et où va se cristalliser la haine qui court au long de Meurtre sur la route de Bethléem. Opposant des voisins yéménites et hongrois, emblématique du hiatus entre Juifs européens et orientaux, elle donne encore de bien beaux fruits quarante années plus tard.

Batya Gour montre parfaitement comment cette exécration larvée et viscérale traverse toujours la société israélienne, qui a dû se constituer d'abord sur ce racisme qui n'a rien perdu de sa virulence [2], cette expulsion de l'autre – Juif – qui elle-même n'est finalement supportable que parce qu'il en existe une ultime ou première, réelle, symbolique, permanente : celle de l'Arabe. À bien y regarder, en cette période violente de renouveau de la révolte palestinienne, la peur et le rejet de l'Arabe sont encore là le seul discours commun à tous ces gens qui se détestent.

Meurtre sur la route de Bethléem indique aussi comment les générations suivantes ont tenté, à leur manière, le dépassement de cette haine des origines devenue haine de classe. Le commissaire Michaël Ohayon, lui-même issu de l'émigration “ marocaine ”, montre par l'exemple que les Orientaux sont, comme les autres, capables d'occuper avec intelligence et compétence tous les postes de la société israélienne. Il en va de même pour les frères de Zohara Bashiri, la victime. L'un est un militaire haut gradé – l'armée obligeant sans doute à niveler, voire abandonner, ces différentiels culturels et symboliques –, Nathanel est professeur d'université et membre influent de la synagogue de son quartier.

C'est cette voie de l'intégration, de l'assimilation, de l'oubli des origines que contestait la défunte. Zohara voulait replacer au cœur de l'histoire d'Israël l'apport de la communauté yéménite et souhaitait qu'au-delà, la société israélienne reconnaisse ses torts envers elle. Refusant la dilution de sa culture dans un espace commun, elle revendiquait bien haut une différence qui, demain peut-être, ne sera même plus un souvenir [3].

Une bonne partie du ressentiment et de la violence dans le livre est finalement portée par les femmes, elles seules semblant garantes de cette histoire, grande ou petite, dont sont faits tous ces exils, dans la vieille ville de Jérusalem. C'est ce que constate le vieil Éfraïm Bechrem, impuissant à faire cesser cette vendetta entre voisins :« Ma femme a préféré la guerre. Elle se comporte comme... comme les colons avec les Arabes, mais là, entre femmes... croyez-moi monsieur Ohayon, les querelles de voisinage sont toujours des affaires de femmes » (page 434). Alors que le fossé entre origines sera sans doute comblé par les nouvelles générations, Batya Gour laisse en suspend des problèmes qui se posent toujours déjà à Israël : l'opposition laïque-religieux d'une part – dans une société qui semble se déjudaïser de plus en plus –, la cohabitation avec l'Autre, l'Arabe, l'ennemi si semblable d'autre part. Et, au cœur du discours de Rozenstein, cette curieuse philosophie de la vie qui voudrait que le bonheur des uns ne puisse s'obtenir qu'au détriment inéluctable de celui des autres.

L'ambition de Meurtre sur la route de Bethléem est clairement didactique, d'abord un miroir tendu aux Israéliens, ses premiers lecteurs. Ceci peut entrainer quelques pesanteurs dans un style pourtant alerte, qui utilise bien la trame criminelle pour servir son propos. Le long portrait de la jeune Nessia, enfant oubliée et futur du pays est aussi remarquable que l'étouffante et détaillée séance d'autopsie est macabre. Michaël Ohayon est, quant à lui, un très beau personnage qui doute, en permanence...

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/03/2012



Notes :

[1] Menée par les juges de la Cour suprême Cohen Yehuda et Yaakov Kadmi, l'enquête a concerné plus de 800 disparitions. Ses conclusions ont été publiées en 2001 : 733 enfants ont été déclarés morts, 56 ont disparus sans qu'on soit certain de leur sort, il est possible qu'ils aient été adoptés.

[2] « Ça vient des parents. Rien à faire quand les gènes sont pourris... Vous comprenez, tous ces Orientaux, on n'aurait jamais dû les laisser entrer. Ils sont comme les Arabes, même pires. » (page 399)

[3] Rappelons que les émigrants en provenance de l'ancienne URSS ont totalement repoussé cette assimilation. Ils se sont constitués en un groupe autonome à l'intérieur de la société israélienne, refusant de parler hébreu, possédant ses propres médias en russe, etc.

Illustrations de cette page : Juifs yéménites durant l'opération Tapis Volant – Jeunes émigrants en 1949

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Small Faces par The Small Faces (1966 - Polygram) – Aftermath des Rolling Stones (ABKCO Records - 1966)