Là où dansent les morts

L
Tony Hillerman

Là où dansent les morts

États-Unis (1973) – Rivages (1996)

Titre original : The Dance Hall of the Death
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

Joe Leaphorn enquête sur la mystérieuse disparition d'un jeune navajo dans une réserve pueblo proche. Il va d'abord entrer en contact avec un archéologue qui mène des fouilles près du pueblo puis il se rend dans une communauté de hippies voisine où il va faire une très étrange rencontre...

Deux adolescents disparaissent aux abords du pueblo Zuñi alors que l'un d'entre-eux devait incarner le Petit Dieu-du-Feu lors des cérémonies de Shalako. L'autre est un jeune Navajo un peu bizarre qui nourrissait le projet fou de devenir Zuñi. La seule trace trouvée par les enquêteurs est une considérable quantité de sang qui laisse présager le pire.

Avec Leaphorn seul personnage principal, l'écriture d'Hillerman trouve son équilibre. Comme le lieutenant nous donne en permanence le point de vue navajo sur les choses, la "matière" culturelle et ethnographique est délivrée en continu (et non confinée à certains espaces du livre comme dans le précédent volume). Tony Hillerman

L'auteur a certainement aussi modifié son ambition : il nous en dit à la fois beaucoup plus que dans La voie de l'ennemi sur la perception navajo du monde mais il laisse de côté, pour l'instant, les aspects cosmogoniques complexes les expliquant. Ceux-ci viendront, en leur temps dans d'autres livres, ou pas du tout. Tony Hillerman entend ne pas justifier intellectuellement toutes les choses : il les donne à lire et nous les prenons (ou non, et libre au lecteur de se documenter autre part [1]) comme une composante de l'individu dont nous suivons l'histoire. Comme Leaphorn est à la fois un traditionaliste et un pragmatique, qu'il a déjà fait la synthèse entre l'interdépendance des effets et des causes de la métaphysique navajo et la logique rationnelle de la pensée occidentale, il est le passeur idéal vers ce monde.

Le fait que l'action se passe en dehors de la Grande Réserve permet de présenter le matériel ethnographique de façon beaucoup plus dynamique, en plaçant souvent simplement en opposition les points de vue navajo, zuñi et belagaana. Trois sociétés, trois systèmes de pensée et surtout de valeurs totalement différents. La religiosité extrème de la culture Zuñi, qui fascine proprement Leaphorn, est diamétralement opposée au point de vue des hommes blancs - symbolisé par les archéologues - et qui semble ne connaître de richesse qu'or ou prestige. L'ambition démesurée de Reynolds et d'Isaac paraît encore plus dérisoire...

Dès lors, les motifs policiers peuvent être tissés dans cette importante matière, en prendre même la (les) couleur(s). L'histoire criminelle est, ici, tout à fait à la hauteur et le cœur humain, bien noir...

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Notes :

[1] Par exemple, la question que se pose Leaphorn concernant le tabou de la belle-mère chez les Navajos (le beau-fils construit son hogan le plus loin possible de sa belle-mère car leur promiscuité est source de conflits potentiels) qui n'existe pas du tout dans les cultures pueblos (où l'on ajoute une pièce supplémentaire à la maison de la mère pour accueillir la fille et son mari). C'est seulement en étudiant la façon dont les sociétés pueblos gèrent l'émergence possible des conflits et de la violence, en enfermant leurs membres dans une structure ossifiée de sujétions claniques et religieuses, qu'on peut le comprendre.

Illustration de cette page : Shalako incarné par un danseur zuñi