La cinquième femme

L
Henning Mankell

La cinquième femme

Suède (1996) – Seuil (2000)

Titre original : Den femte kvinnan
Traduction d'Anna Gibson

Alors qu'il rentre à peine d'un voyage à Rome avec son père, Wallander est précipité dans une série de crimes plus horribles les uns que les autres (il ne fait pas bon vivre en Scanie...). Un vieillard, poète et ornithologue amateur, est retrouvé empalé sur des tiges de bambou acérés. Un fleuriste, connu pour son amour des orchidées, disparaît de Scanie alors qu'il devait se rendre au Kenya. On le retrouve trois semaines plus tard, étranglé au fond d'un bois. Rien ne semble relier ces deux crimes sauf leur brutalité...

La cinquième femme est exactement le même livre que Le guerrier solitaire – une histoire de vengeance contre des êtres abjects qui coulaient des jours heureux en Suède –, mais avec un autre habillage, plus cohérent que le précédent roman – ce qui n'est pas difficile –, mais plus sadique et plus violent encore, Mankell décrivant avec une gourmandise et un voyeurisme toujours aussi suspect les différents pièges dans lesquels tombent les victimes.

La justice privée étant, à l'exception du premier roman, le thème récurrent de l'œuvre, Mankell décide d'être, cette fois, très didactique, sans doute pour préciser une pensée jusqu'à présent peu diserte. Il fait donc progresser en parallèle l'enquête sur les meurtres – dont le lecteur moyen a rapidement compris qu'ils étaient des actes de vengeance –, et la constitution des milices de citoyens. On voit bien qu'il s'agit du même mais, pour être sûr que le message est bien passé, Mankell en remet une couche dans les dernières pages [1].

L'intérêt réel de La cinquième femme se trouve dans son très rapide épilogue, beaucoup moins bâclé d'ailleurs qu'à l'habitude. Pour la première fois, Mankell tente vraiment d'exprimer quelque chose d'important concernant la violence, sans pour autant, à mon sens, y parvenir. Toute l'histoire d'Yvonne Ander montre à quel point elle fut victime et, avec elle, toutes celles qu'elle vengea. Il est fort possible que, comme les policiers dont Mankell évoque la compréhension pour la meurtrière [2], les lecteurs aient pu développer une forte empathie pour Yvonne Ander.

Mankell Wallander La cinquième femmeSi Wallander prolonge les entretiens avec Yvonne au-delà des besoins de l'enquête (la "descente symbolique au fond du gouffre" de la page 563), c'est qu'il a besoin de réaffirmer le caractère monstrueux de cette femme qui possède en elle "la sagesse et la folie mêlées" (page 559). Il faut que le même constaté quelques paragraphes plus tôt entre les bons citoyens apprentis lyncheurs et la meurtrière ne soit finalement pas de même nature. Il faut qu'une ligne invisible les sépare, permettant d'affirmer que nous ne sommes pas tous des monstres, afin de pouvoir la condamner sans se condamner soi-même.

Or, il est impossible de voir où Wallander trace cette ligne qui retranche Yvonne de la communauté des hommes, tout simplement parce que cette séparation est impossible. On sait à quel moment il affirme voir en elle le monstre (quand elle évoque la strangulation de la deuxième victime) mais est-ce l'horreur de ce crime là qui vaut condamnation ou le seul fait d'avoir tuer ? Mystère et illusion... car cette "soustraction" ne permet pas à Mankell/Wallender de répondre à son ultime question : « C'est comme si Yvonne et son père se faisaient signe, de part et d'autre d'un fleuve. Alors même qu'ils n'avaient rien en commun. Ou bien ? Wallander se demanda ce que lui-même avait en commun avec Yvonne Ander. Il n'avait pas de réponse à cette question. » (page 574). Le meurtrier de Konovalenko (voir La lionne blanche) a la mémoire bien courte...

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/09/2006



Notes :

[1] « Après coup, Wallander avait pensé que ce n'était pas très différent de ce qui s'était passé à Lödinge. Elle avait institué sa propre milice privée. Elle s'était placée en dehors du droit pour rendre sa propre justice. »
(in Henning Mankell - La cinquième femme (page 567)

[2] « W. avait déjà remarqué l'indulgence tacite de ses collègues vis-à-vis d'Yvonne. Cela l'avait surpris que cette compréhension puisse exister, alors qu'elle avait tiré sur Ann-Britt Höglund et tué plusieurs hommes. Il n'en comprenait pas la raison. »
(ib. page 577)

Cette compréhension est de même nature que le "respect embarrassé" manifesté à Wallander par ses collègues policiers à la suite du meurtre de Konovalenko (La Lionne blanche page 439).

Illustration de cette page : Janus