L'homme qui aimait les tomates tardives

L
K.C. Constantine

L'homme qui aimait les tomates tardives

États-Unis (1982) – Actes Sud (1989)


Traduction de Danièle Laufer

Laissant le conseil municipal et les représentants syndicaux de la police renégocier les accords salariaux, Mario se rend chez Muscotti pour noyer son amertume dans le vin. Il se retrouve mélé sans le vouloir vraiment à la disparition de Jimmy Romanelli. Balzic a bien connu l'épouse de celui-ci, Frances, quand, enfants, leurs deux pères se retrouvaient pour parler des luttes syndicales et de la mine. La femme qu'elle est devenue est désormais une étrangère, mais l'histoire qu'elle confie à Mario lui semble tristement familière

l'homme qui aimait les tomates tardivesRapportée par un journal local, cette histoire ferait dix lignes dans la rubrique des faits divers. Constantine prend le pari d'en écrire 200 pages, laissant parler le temps, les différents protagonistes, les souvenirs de luttes individuelles et collectives. Il retrace une tranche de vie banale, dans laquelle le lecteur peut voir émerger la violence ordinaire, la haine voisine, le mépris et l'incompréhension, l'absurde... De nombreux meurtres naissent ainsi et la violence touche principalement les proches, les intimes, les semblables, ceux que notre éducation, nos engagements nous feraient pourtant obligation de protéger. En restant collé à cette vérité, à cette évidence, Constantine écrit un livre d'une force inouïe.

L'histoire qui plombe la cité ne s'écrit pas de la même façon pour tous. La fermeture de la mine a piégé Jim Romanelli, débusquant dans son corps d'adulte silicosé l'humain jamais sorti de l'enfance, détruisant au passage l'illusion du couple qu'il formait avec Frances. Que cette dernière soit à présent obligée d'écrire sa propre histoire pour faire survivre son ménage est inconcevable, pour son père comme pour son mari. Le vieux, c'est la rouille de la vie qui coule dans ses veines de rital, et la rancœur d'être encore de ce monde qui ne ressemble à rien.

Mario Balzic n'a plus ici aucun pouvoir pour faire ou défaire les choses mais, comme le chœur antique, il peut nommer l'origine et pressentir très exactement la fin. Comme chez les tragiques grecs, le fatum accable père et fille. Elle donnera sa vie pour racheter les fautes qu'elle n'a pas commises, pour porter la vengeance dans la tanière même du monstre, pour lui parler enfin ? Lui, vieillard buté, Créon moderne, patriarche cynique, cogneur et tueur, répondra à tous par le silence de son tombeau/enfer intérieur.

Diamant de la plus belle eau ou verroterie insignifiante, le lecteur est ici seul maître de la valeur des choses.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/10/2006



Illustration de cette page : Mineur de charbon