Introduction au cycle Mario Conde

I
Leonardo Padura

Introduction au cycle Mario Conde

Cuba – Métailié (2002)


Leonardo Padura est né en 1955, dans un quartier excentré de La Havane, « d'un père maçon et d'une mère catholique ». Il vit toujours dans ce quartier de Mantilla, qu'il partage, ainsi que ses souvenirs, avec Mario Conde, son héros enquêteur créé en 1991 pour le roman Passé Parfait. Après avoir été critique et essayiste au Caimán barbudo, un bimensuel culturel confidentiel, de 1980 à 1983, Padura intègre la rédaction de Juventud Rebelle qui va lui permettre de toucher – dans son supplément dominical – le grand public. Là, traçant le portrait de lieux ou de personnes disparues dont il comble le déficit d'informations par la fiction, il mélange littérature et journalisme. Lui qui avait rêvé de faire carrière dans le base-ball (anecdote qui sera rattachée au personnage d'Andrés) a interviewé quelques gloires mythiques du sport national cubain, faisant de sa prose l'une des plus lues de l'île. En plus de ses romans, il publie également des essais sur Alejo Carpentier et le real maravilloso dont il est l'un des spécialistes.

Comme beaucoup d'auteurs avant lui, Leonardo Padura adopte le genre policier pour montrer la réalité sociale qui l'entoure. Dans la lignée d'un Hammet ou d'un Vázquez Montalbán, auquel son style sensuel et jouissif fait naturellement penser, Leonardo Padura veut faire de Mario Conde le témoin de la misère morale et matérielle d'un peuple placé, malgré lui, dans un rôle historique qu'il n'avait pas envie et/ou qu'il n'avait pas les moyens de jouer.

Leonardo Padura Les enquêtes de Mario CondeL'écriture de Padura est d'autant plus intéressante qu'elle est celle d'une génération née sous la Révolution castriste et qui a commencé à écrire à l'entame de la Période spéciale en temps de paix [1]. Ces années qui marquent l'effondrement économique et idéologique suite à l'éclatement du bloc soviétique se caractérisent par une pauvreté accrue, mais aussi une ouverture obligée de Cuba vers l'extérieur et l'évolution de ses dogmes dont va bénéficier la culture.

L'action du cycle des Quatre saisons se situe durant l'année 1989, qui voit éclater au sommet de l'État une lutte de factions, le dévoilement de trafics en tout genre (drogue, devises, etc.) et d'un système généralisé de corruption, suivis de procès, de purges et la condamnation à mort de “ héros ” nationaux (affaire du général Ochoa Sánchez, fusillé avec plusieurs anciens hauts responsables en juillet 1989).

La tétralogie des Quatre saisons accorde métaphoriquement une grande place à ces événements, dans le scandale qui secoue le Commissariat où travaille Mario. Le major Rangel, patron de Conde et homme tout à fait irréprochable, sera poussé vers la sortie pour n'avoir pas vu que certains de ses collaborateurs – parfois parmi les plus efficaces – étaient impliqués dans différentes magouilles. Celles-ci ont pu être mises à jour grâce au témoignage de la précieuse et appréciée secrétaire du major qui, comme tous auront la surprise de le découvrir, les espionnait depuis toujours pour le compte de la police secrète. Padura montre parfaitement comment cette affaire affecte au plus haut point le moral de son lieutenant (comme le procès Ochoa troubla Cuba), conditionnant une évolution jusqu'à présent retardée.

Si le premier roman où apparaît Mario Conde n'a pas été censuré, on ne peut pas dire que le personnage ait véritablement ravi les instances littéraires de l'île. Le Conde n'a, en effet, pas grand-chose à voir avec un enquêteur officiel. Il a, au contraire, tout du détective hard boiled tropical, ce qui est sans doute pour Padura une première façon de résister par l'écriture. Il ne porte jamais son uniforme de lieutenant, préférant un vieux jean à la propreté plus que douteuse. C'est un alcoolique dont certaines fortes bitures l'empêchent de se rendre au travail et qui compense ses longues famines de présence féminine par des séances de masturbation, parfois honteuses, parfois délectables. Il a des accointances avec la pègre (même si celle-ci est censée ne plus exister depuis l'avènement du socialisme) par l'intermédiaire de son ami de lycée El Rojo et il continue de penser que Strawberry Field forever est la plus grande chanson du monde [2]. Quant à sa présence dans la police, il s'en explique souvent par la même phrase : « pour coincer tous ces fils de putes...»

Leonardo Padura Les enquêtes de Mario CondeC'est dans les élites cubaines que Mario Conde trouve exclusivement ces derniers, au risque parfois de vouloir user de son pouvoir policier pour faire payer n'importe lequel d'entre eux. Dans L'automne à Cuba il aimerait coller le crime sur le dos d'un vieil économiste qui dirigea avec la plus parfaite et soviétique incompétence la planification économique de l'île et qui coule désormais des jours heureux dans une superbe résidence qu'il avait alors accaparée. Dans Adiós Hemingway rien ne lui ferait plus plaisir que de ternir l'insupportable image de héros du romancier en lui attribuant un meurtre découvert, par hasard, quarante ans après sa mort.

On l'aura compris, Mario Conde est un vengeur, des petits, des humbles tels que l'étaient les grands détectives solitaires des débuts du roman noir ou les plus proches, comme Pepe Carvalho ou Hector Belascoarán Shayne. Les prévaricateurs, les profiteurs, les corrompus sont les seuls criminels que l'on rencontre dans la Tétralogie des Saisons. Ceci est très nouveau pour Cuba, où le polar était jusqu'alors convenu, dans les limites stéréotypées de défense du régime face aux coups fourrés de ses ennemis, CIA en tête.

Toutefois, Padura, comme d'autres romanciers de sa génération peu intéressés par l'idéologie et alors que le journalisme ne peut remplir ce rôle, parle avant tout du catastrophique présent vécu par les Cubains. Et aussi de la faillite du politique, de (la répression de) l'homosexualité, de l'hypocrisie de la société (la double morale), de la corruption des fonctionnaires et des élites, tous ces sujets auparavant tabous.

À travers Mario Conde et son groupe d'amis, Padura dépeint le désenchantement et la désillusion de ses contemporains. Ils jugent leur pays selon des critères d'appréciation qui ne sont plus ceux de leurs aînés avec parfois, comme dans le superbe Les Brumes du Passé, une nostalgie pour les époques antérieures pourtant pas forcément idylliques. L'absence de préoccupations idéologiques traverse Les Quatre Saisons comme, semble-t-il, la vie des anciens du lycée de la Vibora et ce, dès leur adolescence. Plus encore que Mario ne sachant vraiment pourquoi il est flic, il y a son meilleur ami, le Flaco Carlos, incapable de dire, expliquer, comprendre ce qu'il faisait là-bas, en Angola. Et même Andrés, le médecin marié et père de famille, écrasé par les doutes malgré sa réussite sociale. Dès que cessera l'illusion, en cette année 1989, le vide existentiel les saisira tous et chacun à sa façon, dans la scène finale de L'automne à Cuba, envisagera de combler ce vertige.

Leonardo Padura Les enquêtes de Mario CondePour Mario Conde, ce sera l'écriture et c'est là un autre point passionnant du cycle. Ayant fait le choix de continuer à vivre et travailler à Cuba, Leonardo Padura pose forcément la question de sa légitimité à parler du présent. On en trouve écho dans le personnage de l'enquêteur :

« (...) il allait écrire une histoire de la frustration et de l'imposture, du désenchantement et de l'inutilité, de la douleur causée par la découverte que tous les chemins se valent, avec ou sans culpabilité (...) quand, comment, pourquoi, où, tout ceci avait-il commencé à se casser la gueule ? Quelle part de la faute (si faute il y avait) revenait à chacun d'entre eux ? Quelle part pour lui-même ? » (in L'automne à Cuba, page 23).

Cette culpabilité, Mario Conde la traine tout au long de l'œuvre, à chaque fois qu'il contemple le corps et l'existence de son ami Carlos. C'est sans doute pour cette raison qu'il ne peut que constater son impossibilité à rédiger, au moins pour l'instant. Il attend l'ouragan, cette chose « ravageuse, dévastatrice, purificatrice et justicière pour que quelqu'un comme lui puisse reconquérir la possibilité d'être lui-même ».

Cette difficulté à écrire relève aussi du contrôle auquel se soumet de lui-même Leonardo Padura, comme il l'expliquait au magazine Lire en mai 2001 : « Je n'ai jamais été censuré par mes éditeurs. Je me censure moi-même. » [3]. Cette contrainte du pouvoir sur le créateur, que Padura présente comme une constante pour les écrivains cubains depuis plus d'un siècle, sera magnifiquement traitée dans un roman qui ne fait pas partie de la série des Conde, mais qui a été traduit et publié en France : La novela de mi vida (chez Métailié, Le Palmier et l'Étoile, traduction d'Elena Zayas).

Tout ceci n'empêche pas Leonardo Padura de dire l'essentiel. Souvent métaphoriquement, entre les lignes d'une écriture subtile, dense, réjouissante, chaleureuse, dont l'exubérante abondance trouve son reflet dans les repas pantagruéliques et impossibles que prépare Joséfina, la mère du Flaco Carlos, alors que partout règne la faim. (Paris, Londres - août 2009)

Les Quatre saisons sont le cycle initial de Mario Conde. Il est possible d'y ajouter Les Brumes du Passé, qui relèvent d'une richesse narrative et d'un projet identique et, dans une moindre mesure, Hérétiques (qui sera chroniqué sur Le Vent sombre en Littératures américaines, même si Mario Conde apparait dans le roman). La Mort d'un Chinois à La Havane est une conclusion que Padura voulait donner à une série de reportages sur la présence chinoise à Cuba, mais l'intervention du lieutenant n'y est ni utile ni enthousiasmante. Adios Hemingway s'écarte en apparence de l'esprit du cycle mais on y retrouve, dans une fantaisie historique où Mario se révèle en pleine forme, les préoccupations de Padura sur le rapport à l'écriture et la réalité (vérité ?) de l'écrivain.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/08/2009



Notes :

[1] Qui commence en 1991. Elle est ainsi vu par le romancier dissident et emprisonné Raúl Rivero, « personne ne nous a prévenus de cette guerre qui a éclaté sans bande sonore. Les sirènes ne hurlent pas en ville, le ciel ne s’est pas obscurci de fumée, mais les évacués et les blessés passent lentement dans des camions, à bicyclette, en voiture et à chevaux, pour se rendre chez eux ou à leur travail, calmement, avec une faim tenace, qui les tue. »

[2] Comme le rappelle une des personnes interrogées dans le très intéressant documentaire de Néstor Almendros et Orlando Jiménez Leal Mauvaise conduite de 1984, durant la répression des années 70, les asociaux étaient classés en trois groupes, dont l'un comprenait « les hippies et tous ceux qui écoutaient de la musique comme les Beatles. » Le rock n'est plus considéré comme contre-révolutionnaire que depuis peu.

[3] Dans une autre interview sur le site Cubantrip, il précise : « parce que nous sommes dans un pays où il existe un certain niveau de tolérance, l'écrivain doit essayer d'exprimer sa pensée à l'intérieur de ce cadre. Il n'existe pas un appareil qui est chargé de la censure, il n'y a pas un censeur, un type derrière un bureau qui te dit ce que tu peux écrire ou ne pas écrire. C'est un processus beaucoup plus subtil qui résulte de toute une série de conditions bien connues des écrivains cubains, d'une probléma- tique politique changeante. Ce qui est possible à un certain moment peut ne plus l'être à un autre. Ce qui fonctionne, c'est un mécanisme d'autocensure à propos de certains sujets. »

Illustration de cette page : Ochoa et Castro – Hemingway – Prostituée à La Havane