L'assassin de l'agent de police

L
Maj Sjöwall & Per Wahlöö

L'assassin de l'agent de police

Suède (1974) – 10/18 - Rivages (1987)

Titre original : Polismördaren

Martin Beck et Lennart Kollberg délaissent la traque de Lindberg - un repris de justice récemment libéré qu'ils soupçonnent d'être l'auteur d'un hold-up ayant mal tourné - pour rejoindre la Scanie où une femme a disparu depuis deux semaines. C'est surtout la personnalité du voisin de la disparue qui justifie le déplacement dans le Sud des deux patrons de la Criminelle : il s'agit tout simplement de Folke Bengtsson, l'homme qui neuf ans plus tôt fut condamné pour le meurtre de Roseanne. Beck et Kollberg replongent dans les étranges absences de cet homme tandis que la presse pousse au lynchage.

scanieIl s'agit d'un livre d'une richesse et d'une densité extraordinaires, mêlant plusieurs histoires policières, plusieurs histoires personnelles, qui toutes vont confluer sous le poids du hasard. Le passé est omniprésent au long du roman, surtout celui de Kollberg, comme une glaise dont il faudrait s'extraire pour que la vraie vie - celle auprès des êtres aimés - reprenne ses droits. Sjöwall et Wahlöö n'hésitent pas à convoquer dans le même bled de Scanie deux anciens "clients" (Bengtsson mais aussi Gunnarsson, le "meurtrier" de L'homme qui partit en fumée), permettant ainsi aux deux grands flics de mesurer un peu plus leur parcours et leur propre contribution au système.

La douceur et la beauté calme de la Scanie décrite par nos auteurs (je donne toute l'œuvre de Mankell contre ces quelques pages), la présence réconfortante, la simplicité et la vraie bonté de l'inspecteur Nöjd s'opposent à la noirceur triste de Stockholm, à la bêtise crasse et violente des flics, à la médiocrité de ce que l'homme construit (comme pour se purifier de la laideur de l'aéroport de Sturup, Martin demande immédiatement à Nöjd de l'emmener voir la mer...). La critique sociale atteint ici des sommets : le sensationnalisme écœurant d'une certaine presse, la servilité minable des grands chefs flics, le crétinisme haineux des flics de base, sans oublier la manipulation de l'opinion concernant la mort du policier et qui mène droit à l'assassinat légal d'un gamin innocent (sauvé de justesse par Larsson et Rönn). Jusqu'au coupable du meurtre, médiocre et arrogant bourgeois de province, lui aussi certain que le poids de sa faute retombera naturellement sur l'ancien "criminel sexuel", déjà stigmatisé.

On rit beaucoup malgré tout, mais souvent jaune. La démission de Kollberg, mûrement réfléchie et longuement expliquée au lecteur, apparaît comme une sortie logique pour un homme qui ne pouvait plus faire le grand écart entre ses convictions les plus profondes et l'état de déliquescence corrompue de la police. Martin, dans le livre suivant, critiquera cette prise de position : les justes ne doivent, en aucun cas, cesser de se battre...

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/10/2006



Illustration de cette page : Le campanile de l'église Anundsjö de Bredbyn en Scanie