La nuit, tous les loups sont gris

L
Gunnar Staalesen

La nuit, tous les loups sont gris

Norvège (1983) – Gaia (2005)

Titre original : I mørket er alle ulver grå
Traduction d'Alexis Fouillet

Une fois encore désœuvré et mal aimé, Varg Veum sympathise dans un bar avec Hjalmar Nymark, policier à la retraite, solitaire et tenace. Ancien Résistant, Hjalmar est obsédé par un tueur surnommé Mort aux Rats, exécuteur des basses œuvres du régime pendant l'occupation, dont il pensait avoir retrouvé la trace dans l'incendie d'une fabrique de peinture en 1953, puis dans la disparition d'un docker en 1971. Hjalmar a juste le temps de communiquer ses soupçons à Varg avant d'être renversé par une voiture puis de mourir - apparemment d'une crise cardiaque - le jour de sa sortie de l'hôpital tandis que ses archives disparaissaient de son domicile. Beaucoup trop de coïncidences pour Varg qui va remonter le temps, les silences, les dissimulations et... les apparences trompeuses.

La nuit, tous les loups sont gris est un vrai roman d'enquête avec doutes, soupçons et fausses pistes, rebondissements et morts mystérieuses.

Gunnar Staalesen La nuit tous les loups sont grisC'est sans doute également un roman politique. Staalesen revient sur une période trouble de l'histoire de la Norvège, celle de la collaboration du régime Quisling avec les nazis [1]. Comme dans d'autres pays occupés, des Norvégiens s'engagèrent pour l'un et l'autre bord, employant contre le camp opposé des méthodes plutôt sommaires et expéditives. Ce que devinrent les uns et les autres après la fin de la Guerre constitue l'arrière-plan de cette excellente histoire.

Ce qui continue cependant d'intéresser Gunnar Staalesen, c'est l'état actuel du monde dans lequel il vit. La partie la plus visible de sa critique reste ici la moralité des milieux économiques et d'affaires, déjà fortement mise en cause dans ses précédents romans. De la bourgeoisie locale organisant trafic de drogue ou prostitution (Le loup dans la bergerie) à cet armateur milliardaire dont la fortune repose sur des magouilles et la mort d'innocents, en passant par l'entrepreneur détournant le bien public (La Belle dormit cent ans), Varg Veum constate que cette richesse et la fierté locale ou nationale qui l'accompagne semblent ne prospérer que sur le mensonge, l'escroquerie et/ou le crime. Elle a en tout cas toujours pour corollaire la misère et la marginalisation des plus faibles.

Ce qui fait tout le sel de la démonstration de La nuit, tous les loups sont gris est que rien n'aurait été possible sans la collusion entre le nazi Ullven et l'irréprochable héros de la Résistance et politicien social-démocrate Fanebust. La détestable diarrhée verbale finale d'Ullven - celle-ci faisant écho aux vraies et mortelles diarrhées provoquées par son cancer, et ce n'est sans doute pas un hasard - nous rappelle toutefois que ce rapprochement entre les ennemis d'hier ne s'est fait que par la démission du seul "héros" et de ses valeurs, l'ancien nervi nazi n'ayant rien cédé de ce qui fonda son action et sa haine. Dans une Scandinavie qui reste encore aujourd'hui un sanctuaire pour les suprématistes blancs, le rappel du cynisme et de l'inconscience de ces "élites politiques", s'enrichissant sur la misère d'autrui et contribuant à ce que le ventre brechtien reste fécond, est salutaire.

Comme dans les romans précédents, je trouve un intérêt supplémentaire à la marge de l'écriture, dans trois ou quatre scènes où la ligne de force suivie par Staalesen dans toute son œuvre devient vraiment apparente. Le côté inaccessible Gunnar Staalesen La nuit tous les loups sont gris de l'armateur Helle est révélateur, à mon sens, de ce qui préoccupe tant Gunnar Staalesen. Varg Veum n'a aucun doute sur le fait qu'il va pouvoir accéder à ce grand patron aussi facilement qu'il accéda au groupe de sans-abris de Charbon. Il constate cependant avec dépit que cette classe de gens – tout comme les pétroliers de La femme dans le frigo – échappe désormais à la moindre question venant "du bas" et donc au contrôle de leurs actes. Il semble y avoir là quelque chose de nouveau pour la société norvégienne, comme une perte de la simplicité et de la proximité au sein d'une communauté.

Le malaise devant la barrière symbolique que rencontre Varg en observant la famille Helle par la fenêtre renvoie à un phénomène dont Staalesen a décrit par deux fois l'émergence : celui de l'indifférenciation. La première fois, c'est à la sortie de la salle de bingo. La seconde, dans le regard de cette femme qui ne voit pas Varg différent du groupe des sans-abris. Les deux scènes sont étranges car elles ne semblent pas apporter quelque chose au récit. Pourtant, elles renvoient à la problématique générale de l'œuvre : le regard des autres comme fondement à notre estime de soi [2]. Par deux fois, Varg ressent négativement cette appréciation mais plutôt que de mettre en doute son objectivité, il plonge dans un état dépressif - le renvoyant dans une "nullité" qui lui interdira d'autant plus l'accès à Helle.

Or, cette non-objectivité du regard est une chose qu'il a lui même expérimenté dans la scène la plus signifiante du roman, celle où il observe le groupe des marginaux, enviant dans un premier temps leur liberté apparente. Mais il ne s'est pas arrêté alors à cette apparence, se rappelant ensuite avoir, à plusieurs reprises, constaté au contraire leur profonde douleur, née de leur envie à rejoindre la normalité. La nuit tous les loups sont gris est simplement passionnant et vertigineux.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/04/2007



Notes :

[1] Très similaire à ce qu'elle fut en France. Rappelons également que l'une des divisions SS de combat les plus décorées fut la Wiking, composée principalement de volontaires danois, norvégiens et néerlandais.

[2] Du coup, il est possible de lire d'une autre façon la scène finale de La Belle dormit cent ans. L'apparence de couple marié donné par l'enquêteur et la criminelle n'est que le désir éprouvé par Varg - lui le divorcé dont plus personne ne veut - de lire l'envie de ce couple dans le regard des personnes présentes dans le restaurant.

Illustrations de cette page : Affiches de propagande sous le réfime Quisling