Indian killer

I
Sherman Alexie

Indian killer

États-Unis (1996) – Albin Michel (1998)

Titre original : Indian Killer
Traduction de Michel Lederer

À Seattle, un tueur rôde, scalpant ses victimes et abandonnant sur leur cadavre deux plumes de hibou. Un prédicateur blanc qui anime une émission radiophonique très écoutée en profite pour exacerber les tensions et encourager les comportements racistes violents envers les Indiens de la ville.

À celui qui ne connaîtrait pas, par ailleurs, l'œuvre de Sherman Alexie, Indian Killer tend un piège redoutable. Entièrement construite sur des stéréotypes violemment contrastés, avec des personnages excessifs détestables ou déséquilibrés, l'histoire n'offre que peu de points d'appui au lecteur. Pas de héros central sur lequel se fixer, une haine larvée ou déclarée qui semble contaminer tous les acteurs, une écriture sèche et sans humour qui va de l'un à l'autre des protagonistes, à cent lieues de la fantasque et inventive langue qui était celle d'Indian Blues – son premier roman – et tout aussi éloignée de celle, subtile et poétique, des nouvelles dans lesquelles Alexie traitera de la douleur et de l'ambiguïté du être indien.

indian killerIndian Killer est un formidable livre de combat, intelligent, rageur et violent, dont il est impossible d'épuiser le sens en une seule lecture. Il est une démonstration de l'invisible, cet espace pas que symbolique dans lequel la plupart des Blancs tiennent les Indiens. Dans le constat qu'il fait de la ligne de front entre les deux communautés, le livre d'Alexie rappelle à la fois les romans de Richard Wright (Native Son ou Black Boy) et l'extraordinaire complexité atteinte par Chester Himes dans La fin d'un primitif [1] qui étaient, à leur parution, des témoignages novateurs et lucides sur la situation de l'homme noir aux États-Unis.

Le premier chapitre, l'enlèvement d'un nouveau-né dans une réserve anonyme à la fin des années 60, permet également à Alexie de faire symboliquement le lien avec le conflit dans lequel étaient plongés les Amerlocains à cette période. La scène de l'hélicoptère, dans lequel celui qui deviendra John Smith est emporté, ressemble à s'y méprendre à ce qui se passait alors au Viêt Nam.

Cette violence mécanique, bruyante et meurtrière de l'homme blanc n'est qu'une partie de la domination. Dans la galerie de personnages qu'il va créer pour Indian Killer, Sherman Alexie entend révéler d'autres comportements, plus insidieux. À côté de Truck Shultz, l'animateur radio/prédicateur qui déverse sa haine raciste durant son émission, légitimant les ratonnades menées par des petits blancs comme Aaron et ses copains, on trouve le Pr Clarence Mather et son cours de littérature indienne ou le romancier Jack Wilson, qui écrit des polars dont le héros est un indien charismatique [2].
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Face à eux, sur l'autre rive, les types indiens définis pas Alexie doivent aussi être vus par le lecteur comme le fruit d'un siècle de guerre intérieure visant à faire disparaître, une fois pour toutes, toute trace d'indianité dans le pays [3].

Les Indiens déclassés, chassés de leurs terres par la goinfrerie raciste des colons, puis des réserves dans lesquelles ils étaient cantonnés par la misère économique, l'insalubrité, l'absence de perspective, nous allons les retrouver dans les drogués sans-abri dont s'occupe Marie Polatkin ou dans ces sous-prolétaires urbains qui se réunissent au Big Heart et dont Reggie, comme tout métis, est une figure complexe particulière. John Smith [4] nouveau-né arraché à sa mère et à sa condition d'Indien est le pur produit de l'assimilation forcée des politiques fédérales entre 1887 et 1970. Marie, enfin, est cette nouvelle génération éduquée, solidaire, combative, mais qui entretient avec son peuple des liens terriblement complexes.

À travers eux, en alternant personnages et points de vue, Sherman Alexie décrit la misère économique et culturelle dans laquelle sont tenus les Indiens, la violence raciste qui n'attend qu'un prétexte pour se déchaîner, mais il va aussi s'intéresser à l'ultime dépossession, celle de leur parole et de leur culture par le modèle blanc dominant. C'est évidemment le sujet principal de l'histoire de John Smith, adopté par des Blancs après son enlèvement et qui, vingt-cinq ans plus tard, devient fou de n'appartenir à aucun des deux mondes.

indian killerC'est surtout l'objet de la lutte de Marie contre Mather et Wilson, tous les deux entièrement convaincus d'être du côté des Indiens. Mather, qui a passé sa vie à les étudier estime de ce fait légitime sa prise de parole à leur propos, y compris contre l'opinion contradictoire de l'Indienne qu'est Marie. Wilson, quant à lui, qui aurait tant voulu naître Indien qu'il s'est inventé un vague ancêtre shilshomish, a mis en valeur, dans ses romans policiers, la vision fantasmée qu'il avait d'eux [5]. Ultime farce, cette vision trouve consécration dans le cours du Professeur Mather, qui a inscrit l'œuvre de Wilson a son programme de littérature indienne.

L'attaque vise clairement des romanciers comme Tony Hillerman, dont Alexie estimait que l'œuvre était d'abord de la littérature coloniale. Comme il le précisa après, cela ne le dérangeait pas qu'un Blanc écrive sur des Navajos mais il était choqué qu'on fasse ensuite de cet auteur une référence incontournable alors que n'importe quel Navajo sera toujours mieux placé qu'un Blanc pour parler de sa réalité [6] et [7].

Dès lors, on ne sera guère surpris de voir la trajectoire de John Smith conclure celle de Jack Wilson, car l'un et l'autre constituent deux anomalies culturelles et historiques. La flambée de violence née en même temps que le premier meurtre du mystérieux tueur va s'apaiser pour un temps. Elle aura permis à Alexie d'écrire, avec Indian killer, un roman fort, évidemment partisan et donc dérangeant, qui appelle les Indiens à unir leurs révoltes pour les combats futurs et nous à réfléchir sur tout ce qui fonde notre confortable vision du monde.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/02/2011



Notes :

[1] Que l'on retrouvera ensuite éparpillée (mais pas diluée) et évolutive (car accompagnant la prise de conscience politique de la communauté noire) dans tout le cycle de Harlem mettant en scène Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, mieux connu des lecteurs de polars.

[2] David – qui déborde de culpabilité pour tout ce qui fut fait aux Indiens – ou Olivia Smith –  qui déborde d'amour incompris ou impossible pour son fils – complètent le spectre côté “blanc”. On n'oubliera bien entendu pas la masse des anonymes amerlocains qui ne pensent pas qu'il y ait un problème indien puisqu'ils ne voient même pas ceux-ci.

[3] Loi Dawes de 1887 sur le lotissement, Act de 1924 sur la naturalisation, Indian Reorganisation Act de 1934, Public Law 280 et Resolution 108 de 1953, etc.

[4] Homonyme du personnage blanc central dans l'histoire de Pocahontas.

[5] La preuve quand il rencontre le tourmenté John Smith dans lequel il croit reconnaître le personnage de ses romans.

[6]

« I don't mind if a white person writes about Indians. It disturbs me when somebody like Tony Hillerman has made this whole career around writing about the Navajo because he ends up being the person people turn to to learn about Navajos rather than the Navajos themselves. He becomes the substitute, the expert by proxy. »
« Tony Hillerman is a good mystery writer, his books are good. But it's still colonial literature; Barbara Kingsolver also writes colonial literature. White artists somehow believe that their art lifts them above the politics of their race. »
Entretien de Sherman Alexie au Honoluulu Star Bulletin, 18 janvier 2000

[7] L'émergence d'une parole indienne, notamment celle de James Welch La mort de Jim Loney (1979), Comme des ombres sur la Terre (1986), L'avocat indien (1990) ou celle, plus critique encore, d'Alexie rendait parfaitement déplacées ces paroles de substitution. C'est d'ailleurs à cette période, entre Les clowns sacrés (1993) et Un homme est tombé (1996), que l'œuvre d'Hillerman changea totalement de nature et de qualité.

Illustrations de cette page : Portraits spokanes : jeune fille, vieil homme, guerrier.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Stabat Mater et Salve Regina de Giovanni Pergolesi (Röschmann, Daniels, Biondi - Virgin 2006) • Album blanc, The Beatles (EMI - 1968) • Ella and Louis Ella Fitzgerald et Louis Armstrong (Verve - 1956)